Osheaga: St. Vincent et l’exercice du pouvoir

St. Vincent monte sur scène en costume moulant et coloré, digne du film «Barbarella», comme pour faire un pied de nez aux codes de la «pop music».
Photo: Rich Fury Agence France-Presse St. Vincent monte sur scène en costume moulant et coloré, digne du film «Barbarella», comme pour faire un pied de nez aux codes de la «pop music».

« Les chansons ont des vies propres », explique St. Vincent, Annie Clark au civil, auteure, compositrice, interprète et guitar hero américaine, jointe chez elle à New York peu avant son retour à Montréal vendredi. « Les chansons s’immiscent dans la vie des gens. Ils baisent en écoutant des chansons, tombent amoureux en écoutant des chansons, ont le cœur brisé en écoutant des chansons. Et ça, c’est seulement le début ; ensuite, si elle est assez bien écrite, une chanson peut être entendue dans différents contextes, réinterprétée aussi, et continuer d’avoir un impact dans notre existence. »

« Tout ce que je souhaite, c’est écrire de bonnes chansons », enchaîne Annie Clark qui, au bout du fil, réfléchit longuement à ses réponses avant de les articuler dans des mots bien pesés. « Car c’est à travers elles qu’on peut revoir notre vie, se souvenir des gens qui nous ont marqués et d’épisodes précis. Elles ont le pouvoir de nous faire sentir comme si nous étions compris et moins seuls, elles peuvent aussi nous ramener à explorer nos sentiments les plus sombres… C’est à ça que servent les chansons, pour moi. »

Tirée de Masseduction, le plus récent, le plus pop et le plus torturé de ses albums, la superbe chanson Slow Disco a ainsi eu droit à sa seconde vie, mais en studio. « Une version totalement refaite plus qu’un remix » parue le mois dernier, précise Annie Clark, qui lui a composé de nouveaux arrangements électroniques, en plus d’avoir changé la tonalité et réenregistré la piste vocale. Ce qui était à l’origine une poignante ballade gorgée de violons fut transformée en un brillant morceau house langoureux accompagné d’un vidéoclip torride montrant la musicienne dansant dans un club gai sur une mer de sueur et de peaux dénudées.

« J’ai toujours su que cette chanson pouvait revêtir différents costumes et toujours bien paraître », commente la musicienne, dont le registre musical s’étend du folk au rock indé, en passant par le funk et les musiques électroniques.

L’image des différents costumes sied aussi parfaitement à la carrière de St. Vincent, qui s’est considérablement transformée ces dernières années. Formée à la Berklee College of Music, la musicienne texane, qui a fait partie de The Polyphonic Spree et de l’orchestre de Sufjan Stevens avant de lancer son premier album (Marry Me) en 2007, s’est d’abord démarquée par son intelligence musicale, par le raffinement de ses arrangements et par son talent d’interprète : une fameuse voix, et un jeu de guitare expert. À telle enseigne que, sans rien vouloir enlever à Travis $cott, ce n’est pas lui qui aurait dû figurer en tête d’affiche de la journée d’ouverture du festival Osheaga, mais bien St. Vincent, l’une des plus importantes auteures, compositrices et interprètes contemporaines.

Changer de peau

Paru en 2011, l’album Strange Mercy s’est révélé être un sommet de pop-rock d’auteure, et reconnu comme tel par la presse musicale ; succès d’estime, à défaut d’un succès populaire. Puis, tout a basculé avec l’album portant son nom de scène : Grammy du meilleur album alternatif qu’elle a remporté l’année suivante. Même les médias généralistes ont commencé à s’intéresser à la musicienne… trop souvent pour glousser à propos des relations amoureuses qu’on lui prêtait avec les actrices Cara Delevingne et Kristen Stewart.

L’idée avec le pouvoir, c’est d’arriver à définir ce qu’est l’image du pouvoir ; ma définition de l’image du pouvoir était de présenter un personnage hypersexualisé de telle manière que ç’ait l’air presque comique, absurde

« Honnêtement, [elle ne peut] expliquer ce qui s’est produit » pour que son aura commence enfin à briller à sa juste valeur depuis peu. Question d’image, lui suggère-t-on : de musicienne studieuse sur ses premiers albums, elle s’est transformée en bête de scène qui visite les plus grands festivals du monde. Sur Strange Mercy, « je m’amusais avec l’archétype de la starlette accroc aux pilules ; sur le suivant, j’ai opté pour une image d’extraterrestre, un personnage plus abrasif » aux allures de dictateur, accompagnée de clips colorés et de chorégraphies mécaniques. Ça a fait son effet, « mais c’est peut-être seulement un coup de chance. J’essaie des trucs, sans savoir si ça va fonctionner. Je ne sais pas comment faire pour ouvrir les portes de la culture mainstream… »

La réalisatrice

Les tournées se sont enchaînées pour Annie Clark depuis l’album St. Vincent, et aux yeux des gardiens des portes de la culture mainstream, Masseduction a confirmé la pertinence et le talent de la musicienne. « Pour le dernier album, je savais au départ que je voulais aborder la notion de pouvoir. Je voulais aussi beaucoup de rythmiques programmées, et de la pedal steel. Et c’est tout », explique-t-elle en échappant un rire.

Porté par de puissants refrains pop, Masseduction ne masque cependant pas la détresse de certains de ses thèmes, allant de la dépendance aux drogues jusqu’au suicide. Elle y aborde aussi le sexe et les fétiches, des thèmes déjà fouettés sur Strange Mercy.

« Je suis une musicienne ; or, un aspect de ce métier, c’est la dimension visuelle. L’idée de pouvoir inventer des personnages et de les incarner. » Sur scène pour ses deux dernières tournées (Fear the Future en solo au début 2018, puis I Am a Lot Like You ! avec orchestre complet), St. Vincent semble sortie du film Barbarella, avec son costume moulant aux couleurs éclatantes, sa fidèle guitare électrique au cou.

« L’idée avec le pouvoir, c’est d’arriver à définir ce qu’est l’image du pouvoir ; ma définition de l’image du pouvoir était de présenter un personnage hypersexualisé de telle manière que ç’ait l’air presque comique, absurde. » Voyons-y un pied de nez aux codes de la pop music : sur la pochette de Masseduction, St. Vincent est photographiée en vêtements sexy, bas résille et combinaison léopard… mais ne nous montre que son postérieur, ce qui est juste moins impoli qu’un doigt d’honneur.

« Bon, ensuite, je suis une performer. Je monte sur scène et je donne un spectacle. Tant mieux si mes chansons sont bonnes et si je joue bien de la guitare, mais arrivée là, ce n’est qu’un aspect du travail. » En concert vendredi, elle promet un spectacle complètement différent du dernier présenté au Métropolis il y a quatre ans : « L’énergie est, disons… hum… absurde. Et apocalyptique. Un ton complètement différent, comme la scénographie, et la palette de couleurs déployée sur scène, c’est comme la déflagration d’une bombe nucléaire… »

St. Vincent

À Osheaga, vendredi à 17 h 40.