Le va-et-vient folk de Fleet Foxes

Le chanteur et guitariste Robin Pecknold, au festival Coachella en avril dernier
Photo: Frazer Harrison / Getty Images / Agence France-Presse Le chanteur et guitariste Robin Pecknold, au festival Coachella en avril dernier

Le temps passe vite en compagnie de Fleet Foxes. L’orchestre de la côte ouest américaine est monté sur la scène du Théâtre Corona hier soir sur le coup de 21 h, les belles guitares ont d’abord embaumé la salle, Robin Pecknold a ensuite ouvert la bouche pour entonner les rêvasseuses premières strophes de la rythmée et planante Grown Ocean, « In that dream moving slow through the morning time », et pouf ! Quarante minutes venaient de s’écouler, juste comme ça.

Combien de chansons ont jouées les six musiciens durant ces quarante premières minutes ? Difficile à dire, en raison du style de compositions de Fleet Foxes. Prenez la suivante, tirée du récent album Crack-Up, un coup de coeur folk de 2017, le disque qui nous avait accompagnés durant toutes nos vacances l’été dernier : I Am All That I Need/Arroyo Seco/Thumbprint Scar. Une chanson à tiroirs, comme le laisse deviner son titre. Section après section après section. Trois chansons en une, toutes superbes, toutes différentes par leurs orchestrations et leurs motifs rythmiques, les harmonies vocales « beachboyesques » ici mises en évidence, Pecknold qui chante la mélodie principale, son collègue à la basse assurant le contrepoint, et tous les autres accompagnant, portés par la cadence du fin batteur.

Fleet Foxes n’attend même pas les applaudissements à la fin des chansons pour enchaîner sur la suivante. Ah oui, ça devait être la suite Cassius – Naiads, Cassadies, comme en ouverture de Crack-Up. Cette fois, c’est l’affection pour l’oeuvre de Brian Wilson des Beach Boys, et pour Smile en particulier, que nourrissent Pecknold et son complice guitariste et cocompositeur Skyler Skjelset qui surgit dans nos oreilles. Originaires de Seattle, ces deux-là ont à l’évidence respiré les effluves des belles années soixante californiennes, qu’ils recrachent avec intelligence et révérence dans leur travail, évoquant tantôt Crosby, Stills, Nash Young, tantôt Gram Parsons, avec une touche de Dylan pour compléter le portrait.

Compte tenu de la richesse des orchestrations qui habillaient les chansons de Crack-Up, c’était un vrai bonheur de voir ces six musiciens déployer autant d’efforts pour leur faire honneur, malgré l’absence d’une section de cordes. Tous de très bons musiciens, mais ajoutons une étoile au cahier de Morgan Henderson, vétéran de la scène de Seattle (ancien membre des Blood Brothers), que nous rebaptiserons l’Omniscient.

Ne demandez pas de quel instrument il sait jouer, mais plutôt de quel instrument il ne sait pas jouer : il a commencé la soirée avec une guitare acoustique au cou, pour ensuite s’emparer de percussions, puis d’une flûte traversière. Quand Fleet Foxes a balancé, pour notre plus grand bonheur, la jolie complainte folk-rock ensoleillée Drops in the River (du EP Sun Giant, 2008), il jouait alors d’une contrebasse à l’aide d’un archet. Une perle, l’Omniscient.

Ainsi, même si Robin Pecknold occupe le devant de la scène et brûle de sa voix fière, claire et juste en butinant dans le tendre répertoire de Fleet Foxes — s’offrant même deux titres chantés en solo, dont cette tendre et fragile version de If You Need To, Keep Time on Me, brève et mémorable —, il ne parvient même pas à voler la vedette de cette performance tant ses collègues sont à point. Durant ces magnifiques quarante premières minutes, en tout cas : après le long songe folk d’une nuit d’été pluvieuse, le groupe a entrepris quelques compositions plus rock-folk, prenant une pause entre les chansons. Dans le dernier tiers, l’interprétation de la longue et progressive Third of May/Ôdaigahra (de Crack-Up) nous a paru plus incertaine, comme si Pecknold et Skjelset ne jouaient pas dans la même tonalité. Une toute petite tache dans ce spectacle autrement ravissant.

La finale fut presque aussi éloquente que ces quarante premières minutes, avec le langoureux récit folk-country-rock The Shrine/An Argument, durant lequel l’Omniscient a offert un solo de saxophone façon Pharoah Sanders, puis une version folk entraînante de Blue Ridge Mountains, l’une des mémorables du premier album du groupe, paru en 2008. Tout le monde est ressorti du Corona en se disant que cette heure et demie de folk-pop-rock inspiré est passée en coup de vent.