Quand le reggae et le punk marchaient main dans la main

DJ du célèbre club Roxy, Don Letts a été notamment un ami proche du groupe The Clash.
Photo: Don Letts DJ du célèbre club Roxy, Don Letts a été notamment un ami proche du groupe The Clash.

« Ce dont on parle ici, c’est de la musique comme outil de changement, man ! » Certes, le grand Don Letts, vétéran DJ et cinéaste prolifique, s’emballe au fur et à mesure qu’il raconte ses souvenirs de la scène musicale britannique de la fin des années 1970. Mais c’est que l’homme était alors en plein centre de l’improbable et inspirante rencontre entre le punk et le reggae.

DJ du célèbre club Roxy, proche ami du groupe The Clash, Letts, aujourd’hui âgé de 62 ans, est né dans la capitale britannique de parents jamaïcains. Dans le dernier droit des années 1970, il était acteur et archiviste du tourbillon musical et social qui frappait le pays, pendant l’étonnante rencontre du punk de Brixton et du reggae de Kingston.

En 2017, le vétéran a d’ailleurs tiré de ses archives filmées en Super 8 un documentaire, Two Sevens Clash. Dread Meets Punk Rockers. Le film sera présenté en première canadienne au Ministère à Montréal, ce jeudi, dans le cadre de Fantasia. Letts sera aussi en DJ set au Belmont ce mercredi, en plus de présenter son film Punk. Attitude vendredi pendant le festival punk ’77 Montréal.

« La collision de la culture africaine et caribéenne avec la culture blanche, c’était Mars et Vénus, au fond, raconte-t-il au Devoir au téléphone, installé dans son jardin du nord-ouest de Londres. C’étaient deux différentes tribus, venant de deux planètes complètement différentes, et qui ont trouvé un endroit où ils pouvaient coexister. »

La musique des Clash porte beaucoup de traces ces rencontres musicales. Letts cite aussi le groupe The Fits, et plus tard, la musique de John Lydon, ex-Sex Pistol, avec Public Image Ltd. « Je crois que ça en disait long sur la puissance de la culture pour unir les gens. Je sais que ça sonne quétaine (corny), mais c’était exactement l’effet que ç’a eu. »

Dans l’Angleterre de l’époque, rappelle Don Letts à coups de sympathiques « listen » et « man ! », les tensions raciales étaient fortes et le pays voyait monter le Front national britannique, un mouvement de droite. « Alors, les vieux avaient peur de ces nouvelles cultures venues d’ailleurs, qui arrivaient dans leurs belles platebandes vertes, ironise-t-il. Mais ce qui est intéressant, c’est que les jeunes étaient vraiment emballés par la musique, le style et la culture. C’est ça qui a vraiment aidé les Blancs et les Noirs à se rapprocher dans ce pays. Ce n’est pas le gouvernement qui a fait ça, ce n’est pas la religion ou l’Église, c’est la musique qui l’a fait. »

Dans les archives

La naissance de son documentaire Two Sevens Clash. Dread Meets Punk Rockers s’est faite en 2016, lors des célébrations entourant le 40e anniversaire du punk, souvent établi en 1976. Letts a plongé dans ses archives filmées aux premières loges de ce qu’on appelait les « punky reggae partys ».

« J’ai réalisé qu’accidentellement, j’avais l’histoire de ce moment phénoménal. Dans toute cette folie, il y avait une place où on se rencontrait. On était des rebelles dans l’âme, pour tout dire. »

Visionner les bobines d’époque a été une « expérience un peu cathartique », dit Letts, qui était aussi du groupe Big Audio Dynamite. Il a aussi fallu démêler le matériel un peu pêle-mêle de ses voûtes, pour créer une ligne du temps qui se tient.

On a besoin de docteurs en punk-rock et de professeurs en punk-rock, de politiciens punk-rock!

 

Vive la jeunesse, pas l’époque

Si les faits d’armes de Don Letts se sont déroulés il y a quelques décennies, celui qui a entre autres réalisé des clips pour Bob Marley, The Clash et The Pretenders a un regard partagé sur l’époque actuelle. Il a foi en la jeunesse, mais se désole du même souffle de ce qu’il voit autour de lui.

« Aujourd’hui, beaucoup de musique ne sert qu’à vendre des choses, ça devient une trame sonore pour du consumérisme passif, déplore-t-il. Pour tout dire, je ne suis pas heureux du XXIe siècle, man. Non ! Où est le nouveau Johnny Rotten ? Où est le nouveau Joe Strummer ? Où sont ces gens ? Je ne sais pas. Childish Gambino [qui a livré cette année le clip-choc This Is America] prend un peu ce rôle, mais il manque de personnes qui veulent du changement social. Et ne vous méprenez pas, je sais qu’il y a des gens qui croient encore au pouvoir de la musique pour changer les choses, mais ils ne semblent pas être ceux qui sont célébrés de nos jours. En fait, c’est l’opposé, tout le monde nous dit de nous taire et d’être tranquilles, parce que ça gâche le party. »

Notre ère est dure pour les jeunes, trouve Don Letts, et c’est la raison pour laquelle il trouve que ces dernières années ont cruellement besoin de davantage de punk-rock. Pas tant de plus de pièces ou de disques du genre musical, plutôt de son « attitude et de son état d’esprit », qui guideraient notre monde. « On a besoin de docteurs en punk-rock et de professeurs en punk-rock, de politiciens punk-rock ! »

Alors, on s’attend à voir Don Letts devenir député ? « Non, mon ami ! » siffle-t-il doucement en français. « Je veux que ce soit les jeunes qui s’impliquent, qui se bottent le cul et arrêtent de regarder des écrans. Pendant ce temps-là, ils n’ont pas les yeux sur la balle et ne voient pas ce qui se passe vraiment. »