Yannick Nézet-Séguin, le prince de Rotterdam

L’intérêt majeur de ces CD est d’ajouter de nombreuses œuvres au catalogue de Yannick Nézet-Séguin.
Photo: Hans Van der Woerd L’intérêt majeur de ces CD est d’ajouter de nombreuses œuvres au catalogue de Yannick Nézet-Séguin.

Le coffret d’enregistrements de concerts de Yannick Nézet-Séguin avec l’Orchestre philharmonique de Rotterdam, enfin en route pour les magasins, sera mis à la disposition des mélomanes le vendredi 27 juillet prochain.

Quelle saga ! Le jour de la mise en vente au Canada du coffret de six CD de Deutsche Grammophon The Rotterdam Philharmonic Orchestra Collection. Yannick Nézet-Séguin le 8 juin dernier, les disquaires recevaient un avis de l’éditeur demandant de retirer le produit des rayons. En cause, un problème de montage de la 8e Symphonie de Bruckner que nous avions détecté le matin, en même temps que l’éditeur, en écoutant le coffret pour le commenter dans notre édition du lundi 11 juin.

Désormais, tout est refait et réimprimé, et le coffret se retrouvera sur les rayons, si tout va bien, vendredi prochain 27 juillet. Entre-temps, les documents sonores ont été disponibles dans leur intégrité (le problème touchait le 2e mouvement de la 8e Symphonie de Bruckner sur le CD uniquement) sur les plates-formes de téléchargement et en streaming.

Cette parution est celle d’une double célébration. Celle de la fin d’un mandat de 10 ans de Yannick Nézet-Séguin à Rotterdam, mais aussi celle du centenaire de cet orchestre assez peu connu internationalement mais remarquable à bien des égards.

Dans l’ombre du grand voisin d’Amsterdam, l’Orchestre philharmonique de Rotterdam a toujours su se distinguer de manière très intelligente. D’abord avec son chef historique, Eduard Flipse, nommé en 1930. C’est avec Flipse que Rotterdam a mis au catalogue les Symphonies nos 6 et 8 de Gustav Mahler dans les années 1950.

L’orchestre fut ensuite façonné en subtilité par le grand chef français Jean Fournet, qui faisait par ailleurs carrière à la radio néerlandaise. Dans les années 1970, le Philharmonique de Rotterdam aborda un virage qui amena directement à la nomination de Yannick Nézet-Séguin (2008-2018) et de son successeur Lahav Shani, en devenant un orchestre mettant le pied à l’étrier de futures vedettes de la direction.
 

En 1973, ce fut le Néerlandais Edo de Waart qui pensait bien que Rotterdam était l’antichambre du Graal amstellodamois. Mais il ne devint jamais le successeur de Bernard Haitink comme il l’avait imaginé. Il quitta les Pays-Bas pour faire carrière aux États-Unis. David Zinman lui succéda en 1979, puis Jeffrey Tate et Valery Gergiev. Lorsque Yannick Nézet-Séguin arriva en 2008, le besoin de la part de l’orchestre était clair : avoir un chef présent qui travaille et répète.

« J’ai apprécié Gergiev, mais on sait qu’il est sur toute la planète en même temps. Là, nous avions l’impression d’avoir quelqu’un prêt à s’investir avec nous et à faire un travail en profondeur. Avec sa jeunesse, son enthousiasme et une sympathie incroyable, Yannick a, sur un répertoire différent, effectué un travail de détail, notamment sur les couleurs », nous disait la flûtiste Juliette Hurel en novembre dernier.

Des pépites

Quoi de mieux que le Concerto pour orchestre de Bartók pour se rendre compte de ce travail ? Ayant étudié cette dernière année la partition, notamment en regard des nouvelles parutions (Edward Gardner, Pablo Heras-Casado, Jakub Hrusa), il m’est assez facile de dire que le Concerto pour orchestre, l’un des fleurons de ce coffret, surpasse allègrement ce qui a été publié en disque ces derniers temps, renouant en précision d’impact sonore avec les références connues (Solti, Ancerl), même si l’intermezzo (4e mouvement) pourrait encore gagner en fluidité et vivacité.

Préparé pour une tournée et joué à Montréal en 2010, le Concerto pour orchestre était mûri et digéré en juin 2011 lorsqu’il a été enregistré. À propos d’enregistrements, on précise qu’il s’agit de captations de concerts au Doelen, la salle de Rotterdam. En assistant au concert du Métropolitain à Rotterdam, nous avions été très critiques sur la diffusion sonore et l’acoustique de cette salle. Mais un lieu réverbérant (par exemple le Konzerthaus de Vienne) est souvent propice à l’enregistrement. Le son est donc excellent, les CD souffrant cependant d’une moins-value dynamique par rapport aux fichiers numériques.

L’intérêt majeur de ces six CD est d’ajouter de nombreuses œuvres au catalogue de Yannick Nézet-Séguin. On trouve cependant deux redites majeures : la 8e Symphonie de Bruckner et la 10e Symphonie de Mahler, toutes deux existantes chez ATMA avec le Métropolitain.

Joie pour la 8e de Bruckner, la toute première symphonie du compositeur qu’il s’agissait de reprendre, car le disque ATMA était dépassé et handicapé par l’acoustique d’église.

Le disque DG d’un concert de 2016 met les pendules à l’heure. L’auditeur est bien plus dans l’action, plus fouillée et fermement articulée, alors que l’esthétique, large, reste la même. Les deux 10e de Mahler, très proches, font, à mon sens, double emploi. Sur des détails (tel accent plus grinçant, tel dosage), l’une l’emporte alternativement sur l’autre.

Pour le reste, nous sommes dans le neuf, voire le très neuf, avec la création mondiale du Concerto pour piano de Mark-Anthony Turnage avec Marc-André Hamelin : du contemporain assimilable, dérivant du jazz dans un 1er mouvement virevoltant, surprenant par la force spirituelle du 2e volet, Last Lullaby for Hans.

On sent dans la 8e Symphonie de Dvorák, qui complète les 6e et 7e parues sur étiquette LPO, l’amour chaleureux du chef pour cette œuvre. Francesca da Rimini de Tchaïkovski aussi déborde de passion, même si Svetlanov et Ovchinnikov restent inégalés. Les nocturnes de Debussy confirment la réussite de La mer de la tournée du Métropolitain, mais gagneront encore en souplesse et abandon dans les années à venir.

Yannick Nézet-Séguin surprend dans deux œuvres classiques très fermement menées : la 44e Symphonie de Haydn et la 8e Symphonie de Beethoven, qui montrent que les chefs d’aujourd’hui ont su intelligemment écouter les baroqueux.

Je subodore que le 1er CD, la Quatrième de Chostakovitch, revêt une grande importance aux yeux du chef, qui la place sous une chape de plomb moite et mystérieuse, à l’opposé de la nouvelle version d’Andris Nelsons à Boston (DG également), qui en exalte les contrastes avec brio. Tout est déjà intéressant et même si tout n’est pas encore abouti (il manque encore certains grincements de dents), s’il creuse cette voie, Yannick Nézet-Séguin pourrait devenir un interprète éminent de Chostakovitch car il y a du Kurt Sanderling dans cette approche qui sonde les racines plutôt que le feuillage de l’arbre…

Coffret passionnant, donc, et important pour la connaissance et la reconnaissance de l’art du chef québécois.

Concerts de la semaine

Voyage d’hiver. Le Voyage d’hiver de Schubert n’en finit pas de susciter des réappropriations. Objet de curiosité, après la version contemporaine de Hans Zender présentée par le NEM et l’excellente mouture avec vents de Pentaèdre, la première présence au Festival du Domaine Forget du baryton-basse Philippe Sly dévoilera une version inédite, mi-récital, mi-théâtre, s’inspirant du klezmer. Les arrangements pour trombone, violon, accordéon et clarinette sont de Samuel Carrier et de Félix De L’Étoile, la mise en scène étant signée par l’Américain Roy Rallo. Le 21 juillet à 20 h, Domaine Forget.

Festival d’opéra de Québec. La 8e édition débutera le 24 juillet par un grand gala, Quatre sopranos sous les étoiles, dans la cour du Vieux Séminaire de Québec. Suzanne Taffot, Claire de Sévigné, Lauren Margison et Gianna Corbisiero lanceront ainsi les festivités lyriques marquées, dès le 31 juillet, par La flûte enchantée de Mozart, dans une nouvelle mise en scène de Robert Lepage et, le 3 août, par la première venue de la soprano Véronique Gens au Canada, avec Les Violons du Roy. Du 24 juillet au 6 août à Québec.

The Rotterdam Philharmonic Orchestra Collection. Yannik Nézet-Séguin.

Deutsche Grammophon, six CD, 483 5345. Parution le 27 juillet 2018.