Les États vraiment unis des Amériques

Ensemble, Lara Klaus, Daniela Serna, Mafer Bandola et Sara Lucas incarnent avec brio la façon dont les musiques traditionnelles d’Amérique latine perdurent aujourd’hui en parvenant à se renouveler.
Photo: Kevin Bay Ensemble, Lara Klaus, Daniela Serna, Mafer Bandola et Sara Lucas incarnent avec brio la façon dont les musiques traditionnelles d’Amérique latine perdurent aujourd’hui en parvenant à se renouveler.

« La base de toutes les musiques des Amériques est soit noire, soit indigène », dit l’auteure, compositrice, guitariste et interprète Sara Lucas, du quartet « panaméricain » Ladama. En mariant les musiques populaires traditionnelles américaines au joropo vénézuélien, au maracatu et à la samba brésiliens et à la cumbia et au porro colombiens, le collectif de musiciennes a fait époque où les murs s’érigent entre les peuples. L’invitation est lancée mardi soir, lors de la soirée d’ouverture de la programmation extérieure gratuite du Festival international Nuits d’Afrique.

S’il n’y avait qu’un seul qualificatif à accorder au premier album de Ladama, paru l’automne dernier chez Six Degrees Records, ce serait : cosmopolite. Tellement qu’à la première écoute, on croirait le projet Ladama né à New York, métropole reconnue pour sa grande diaspora latino-américaine. Eh bien non, assure Sara Lucas : « C’est vrai que New York est une ville latine. Je sais, j’y habite. En marchant dans ses rues, on entend la bossa, le merengue, la cumbia — toutes des musiques qu’on n’entendrait pas à St. Louis » sur les rives du Mississippi, où elle a grandi.

Ladama, en vérité, est né en laboratoire. Un programme appelé OneBeat, en partie financé par le Département d’État des États-Unis, par l’entremise de son bureau des affaires culturelles. « C’est une résidence de création qui reçoit 25 musiciens de partout dans le monde, qui se rassemblent pour composer et mener des projets sociaux. »

Bâtir des relations

C’est là, en 2014, que Sara Lucas a fait la connaissance de l’auteure-compositrice-bandoliniste vénézuélienne Mafer Bandola, de la percussionniste et artiste sonore colombienne Daniela Serna et de la compositrice et percussionniste brésilienne Lara Klaus — cette dernière a lancé au printemps dernier un savoureux album MPB intitulé Força do Gesto. Un coup de foudre musical sur la base de ces musiques traditionnelles qui, différentes d’une culture à l’autre, s’appuient sur des origines communes, assure la native du Missouri ayant grandi dans un milieu éveillé à la culture.

« Plus jeune, j’ai joué du jazz, du blues, du gospel, raconte Sara. Je me suis aussi familiarisée avec le répertoire sud-américain lorsque j’ai fait mon conservatoire en guitare classique, parce que le répertoire de guitare est beaucoup inspiré des traditions musicales d’Argentine, du Brésil, du Paraguay… Cette formation me permet aujourd’hui d’échanger avec mes collègues ; lorsqu’on possède cette base, ces connaissances musicales, il devient assez simple de faire des liens avec les autres styles d’Amérique du Sud. »

Nous sommes un groupe panaméricain. Ce que nous essayons de faire, c’est bâtir des relations, entre les styles musicaux bien sûr, mais entre les gens, aussi.

La soul et le R B sont ainsi la principalecontribution de l’Américaine au sein de Ladama. Sur son premier album, l’orchestre parvient à créer une réelle unité à travers ses chansons pop coulantes et assaisonnées de motifs rythmiques distincts des pays d’origine des trois autres musiciennes. Le résultat est raffiné, complexe, mais semble en même temps tout à fait naturel. « Nous sommes un groupe panaméricain, insiste la musicienne. Ce que nous essayons de faire, c’est bâtir des relations, entre les styles musicaux bien sûr, mais entre les gens, aussi. »

Geste politique

La dimension politique de leur projet n’échappe évidemment pas aux quatre musiciennes, pour qui, même si elles ne considèrent pas leurs chansons comme étant militantes, le simple fait qu’un tel projet latino sans frontières existe est en soi un geste politique. De plus, sur ce premier album, Ladama se fend d’une étonnante reprise de Compared to What, classique de la chanson afro-américaine engagée des années 1970, popularisée par Roberta Flack (entre autres).

« Cette chanson, composée par Gene McDaniels, relatait ce que [c’était de] vivre aux États-Unis dans les années 1970 tout en étant Noir, explique la musicienne. Évidemment, ce n’est pas notre propre expérience de vie à nous, personnellement, mais ce texte est transcendant, surtout dans le contexte politique actuel. Tous nos pays prennent un virage vers le fascisme — la Colombie fut le dernier en lice » avec l’élection, récente, du président de droite Ivan Duque et les assassinats de militants de gauche qui ont lieu depuis quelques semaines. « C’est important de chanter ce texte, pour dire les vraies choses, pour que résonne ce message. C’est pour ça qu’on a choisi de reprendre cette chanson, comme notre commentaire sur l’état du monde. »