Beck joue les guignols et les succès à la Place Bell

Beck, lors de son spectacle à Inglewood, aux États-Unis, le 19 janvier dernier
Photo: Kevin Winter Getty Images Agence France-Presse Beck, lors de son spectacle à Inglewood, aux États-Unis, le 19 janvier dernier

C’est Beck Hansen lui-même qui l’a dit hier soir, ce concert sera « un amalgame complètement détraqué de ma musique des vingt-cinq dernières années », et il n’a pas menti. Du rock yéyé aux grooves funk-rock teintés de couleurs néon de l’époque Midnite Vultures, en passant par le folk tendre de Sea Change et le rap en haillons de Mellow Gold, l’auteur-compositeur-interprète californien a revisité son répertoire en parvenant même à nous faire mieux apprécier les chansons simplistes de son dernier album Colours, paru l’automne dernier.

« Comment allez-vous ce soir ? » nous a-t-il demandé en sortant son français des grandes occasions. Justement, c’en était une : sa dernière visite chez nous remontait à 2014, lui-même semblait trouver que ce fut un peu long. Nous pourrions croire que c’est la raison pour laquelle il a semblé prendre tant de plaisir à chanter ses chansons à la Place Bell, mais on devine que toute cette tournée, comme l’album Colours, est juste un prétexte pour aller faire la fête avec les fans. À vue d’oeil, il devait y en avoir autour de quatre mille dans le petit aréna lavallois, mais on aurait facilement pu en coincer mille de plus dans les sièges plus éloignés. Pas si nombreux, mais enthousiastes, ça compte.

Entouré de sept musiciens sur une scène plutôt minimaliste — cinq d’entre eux surmontés sur deux plateformes, un simple écran LED derrière —, Beck a entrepris son amalgame sur une note rock rétro, d’abord avec Devil’s Haircut, la boucle rythmique échantillonnée remplacée par le martèlement (trop fort dans le mix en ce début de concert) du batteur ; plus loin, c’est Mixed Bizness qu’on reçoit sur un ton gospel-funk teigneux, avec ajout de sons d’orgue d’église — efficace !

Voyez comme il est futé, le vieil ado qui a eu 48 ans pas plus tard que dimanche dernier : après ce triplé rock pétaradant, voilà qu’il tente de nous passer une nouvelle de Colours en rangeant la guitare électrique pour les synthés dance-pop. Ça fonctionne : le public connaît encore mal Up All Night, mais il danse de plus belle. Lui qui a tant de hits dans son répertoire ne la jouera probablement plus à la prochaine tournée, mais pour l’heure, elle remplit très bien sa fonction et, surtout, sonne avec plus de conviction que sur disque. Peu après, sur une rythmique plus hip-hop, on aura droit à l’extrait Wow, l’une des meilleures de Colours, et là encore, la foule acquiesce. Pour clore ce segment dance, rien de mieux que la coulante Qué Onda Guero, mémorable groove tiré de Guero (2005).

Beck revient alors seul sur scène, avec sa guitare acoustique au cou. « Je n’ai pas vraiment de plan pour la suite », dit-il. Drôle de moment sur scène alors que Beck pique une jasette avec le public, attend de se faire crier des suggestions de chansons, nous explique qu’il essaie de ressortir des vieilles chansons qu’il ne joue plus depuis longtemps et nous parle de ses souvenirs de Montréal. C’est la première fois qu’on le voit sur scène aussi enclin aux digressions du genre, placoteur et cabotin. Finalement, il optera pour la cocasse Debra de Midnite Vultures (1999). Toujours à l’acoustique, il est rejoint par son orchestre pour interpréter… Raspberry Beret de Prince !

Deux ou trois chansons pop-rock plus tard, il conviera ses musiciens au ras de la scène pour son moment feu de camp, on le chérira longtemps après la fin du concert : la sublime Lost Cause d’abord (du non moins sublime Sea Change, 2002), suivie de l’épique et mélancolique Blue Moon (de Morning Phase, 2014). Deux petites chansons douces auront suffi à Beck avant qu’il ne reprenne goût à la fête : le rock dansant de Dreams, la pop expressive de Girl, l’archaïque bombe Loser qui refait tomber quatre mille fans à l’adolescence et, avant les rappels, l’indélébile E-Pro de l’album Guero.

Ce ne fut pas le meilleur concert qu’il nous ait été donné de recevoir de la part de Beck — son orchestre était massif et énergique, le contraire de nuancé et raffiné —, mais ce fut l’un des plus amusants, en phase avec l’esprit léger de son dernier album, mais ce fut amplement suffisant pour passer une très belle soirée en sa compagnie. En vérité, c’est le genre de performance qu’on aurait sans doute mieux apprécié en plein air, avec des dizaines de milliers de fans chantant les refrains avec lui, comme lorsqu’il nous passe le micro pendant Loser. Ça tombe bien, Beck sera en tête d’affiche demain soir sur les plaines d’Abraham, au Festival d’été de Québec.