La géographie musicale de Mélanie di Biasio

La chanteuse Mélanie di Biasio a touché une corde sensible hors des frontières de sa Belgique.
Photo: J. Witz La chanteuse Mélanie di Biasio a touché une corde sensible hors des frontières de sa Belgique.

Il y a dans la chanson jazz de Mélanie di Biasio quelque chose d’immédiatement familier et intime. Une voix, un ton, une limpidité qui donne l’impression de voir à travers elle dès lors qu’elle ouvre la bouche. Belge francophone, elle chante en anglais, mais pourrait le faire en swahili qu’on la comprendrait tout autant. Sa musique se passe d’explications ; néanmoins, pour comprendre le fragile Lilies, son quatrième album, il faut d’abord expliquer l’ovni Blackened Cities qui le précédait, fait d’une seule et longue composition, surtout instrumentale, de 24 minutes. Il faut aussi expliquer d’où elle vient, de ce « terreau fertile, mais pas facile » qui a façonné l’interprète.

On dit de sa ville, Charleroi, que ce n’est pas le plus chouette endroit à visiter en Belgique, ce à quoi elle répond « qu’il faut venir voir pour se faire un avis ». Ancienne cité industrielle, Charleroi a crû grâce à l’industrie du charbon — en 1830, la Belgique était le deuxième producteur de charbon au monde. Aujourd’hui, les houillères sont disparues et la population ne s’est pas encore remise de la crise industrielle ; c’est à Charleroi que le taux de chômage est le plus élevé au pays.

« J’ai une amie française, ingénieure de son, qui est venue me visiter. Elle me disait que la ville lui rappelait une région du Mexique où il y a des volcans encore actifs », raconte Mélanie di Biasio, avec sa voix douce et posée. L’exploitation du charbon a laissé son empreinte dans le sol de Charleroi, explique-t-elle en parlant des terrys, ces monticules rocheux « comme de petits volcans qui se consument de l’intérieur — d’ailleurs, par endroits, il ne faut pas trop creuser le sol puisque c’est encore brûlant. Du coup, nous, les habitants de Charleroi, occupons ces lieux en quelque sorte irradiés ».

Convergence à Bruxelles

La capitale Bruxelles est forcément un pôle d’attraction, notamment pour les musiciens. « Vivre à Charleroi oblige davantage à trouver sa singularité parce que sinon, on s’en sort difficilement, je dirais. » L’auteure, compositrice, chanteuse et pianiste Mélanie di Biasio en est sortie en 2013 lors de la parution de l’exquis No Deal, une collection de six compositions originales et d’une reprise de I’m Gonna Leave You, classique de Nina Simone. Entre jazz, blues et pop minimaliste aux atmosphères subtilement électroniques, di Biasio a touché une corde sensible hors des frontières de sa Belgique. Au Royaume-Uni d’abord, et spécifiquement auprès du DJ et influenceur Gilles Peterson, qui a grandement contribué à la faire connaître.

Sa maison de disque aurait bien voulu asseoir ce succès avec une suite logique à No Deal, reconnaît la musicienne. Mais le cinématographique projet musical Blackened Cities s’est plutôt imposé à elle : « Ce disque était à la base le démo de la chanson Gold Junkies » de l’album Lilies. « Cette pièce s’est imposée à moi, j’ai tout de suite compris qu’elle avait un autre destin que de simplement rester dans mes bandes. La force de cette musique m’interpellait ; j’ai dû trouver le bon angle d’attaque, j’ai surtout dû rencontrer les dirigeants [du label PIAS] pour leur faire signer l’improbable, leur expliquer comment cette pièce est apparue en studio, par accident… et leur assurer que j’avais déjà commencé à travailler sur Lilies ».

Ce que j’aime, c’est trouver de l’espace, comment créer de l’espace dans la musique

 

Revenir à la source

Planant, poignant et complexe, Blackened Cities (2016) est une création de studio spontanée, mais collective, elle entourée de son équipe de musiciens, « résultant en un son de groupe où en fin de compte ma voix affirmait sa présence, mais [s’imposait] aussi par ses silences. Un road trip cinématographique ».

« Après cette épopée, cette sublime expérience, j’avais besoin de revenir à la source même » de la chanson jazz qu’elle pratique depuis ses débuts sur disque, en 2007. Retrouver les sonorités de la bouche, comme dit Mélanie. Elle a enregistré Lilies quasiment seule, dans un studio de Bruxelles. Avec son piano, un ordinateur faisant rouler Pro Tools « et un Shure SM58, un micro basique, très bon en live, mais pas forcément pour le studio. Et j’étais intéressée par le fruit de la contrainte technologique, je me demandais ce que j’allais être capable de faire sans être dans le confort sonore. Revenir à quelque chose d’hyper sobre ».

Défi relevé. Sur scène, ça devrait être succulent. « Ce que j’aime, c’est trouver de l’espace, comment créer de l’espace dans la musique. » Bien qu’elle reprenne Afro Blue (popularisée par Coltrane) sur Lilies, di Biasio reconnaît éviter les reprises, « sauf si je ressens pouvoir les faire complètement miennes ». En insistant un peu, elle accepte alors de chanter pour le public du Festival international de jazz ce soir, vendredi, sa reprise (ou est-ce une adaptation ?) de Leonard Cohen, une commande que lui avait faite le Centre Phi il y a quelques mois.

« Pendant un an, j’ai lu Cohen, je me suis laissé pénétrer par son écriture, et surtout, je n’ai pas écouté ses disques — mis à part son album phare Songs of Leonard Cohen, que mes parents écoutaient. Je me suis dit : “n’écoute rien d’autre, mais achète tous ses livres. Rencontre le poète.” Donc, j’ai choisi un poème, et j’ai écrit une musique sans savoir si la chanson existait déjà. » Elle existait, c’est There for You, de l’album Dear Heather (2004). « C’est vrai qu’en fait, je devrais la chanter à Montréal… Merci de me le rappeler. C’est une belle histoire que j’ai eue avec Cohen et le Centre Phi. »