Milk & Bone: la musique au féminin, au-delà du prince charmant

Quand le FEQ a dévoilé sa programmation, le duo électro-pop de Montréal a exulté de bonheur sur sa page Facebook.
Photo: Le Pigeon Quand le FEQ a dévoilé sa programmation, le duo électro-pop de Montréal a exulté de bonheur sur sa page Facebook.

Quand le Festival d’été de Québec (FEQ) a dévoilé dans sa programmation que Milk & Bone serait sur les plaines d’Abraham sur la même affiche que Cyndi Lauper et Lorde, le duo électro-pop de Montréal composé de Camille Poliquin et Laurence Lafond-Beaulne a exulté de bonheur sur sa page Facebook, laissant filer cinq points d’exclamation consécutifs ainsi qu’un qualificatif anglophone très démonstratif et commençant par la lettre « F ».

Dans la programmation plutôt masculine du FEQ, cette carte faite de femmes fortes et créativement libres a réjoui les deux musiciennes de Milk & Bone, dont le plus récent disque, Deception Bay, propose des chansons jouant dans des zones grises et peu exploitées sur l’amour chez la jeune femme de son époque. Le Devoir s’est entretenu avec Camille Poliquin sur la musique au féminin.

Votre public a maintenant votre deuxième disque depuis plus de six mois dans les oreilles. De quoi vous parle-t-il le plus au sujet de Deception Bay ?

En général les gens nous parlent du style très féminin, mais aussi un peu plus… je ne dirais pas rough, mais plus sombre dans la musique. Et on nous dit que ce sont des thèmes qui n’ont pas souvent été abordés par des musiciennes, des jeunes femmes comme nous, et de manière sensible.

Vous adoptez justement sur le disque des angles peu fréquentés par rapport à l’amour, qui n’est pas nécessairement pur et romantique. C’était difficile à écrire ?

Au départ, c’était un sujet qu’on voulait aborder, mais on s’est rendu compte que c’était difficile à assumer. Et on s’est demandé pourquoi. C’est comme si, dans l’espace public, on ne se donnait pas le droit de parler du fait qu’en tant que jeunes femmes, des fois on fait des erreurs, ou on n’a pas envie d’être dans une relation avec le prince charmant. Que des fois on a envie de dater et d’apprendre à se connaître soi-même.

C’est un discours pas très fréquent dans la pop, en effet.

Après, on se demande pourquoi on se fait prendre pour des folles et pourquoi les gars pensent qu’on va vouloir tout de suite être dans une relation. Je comprends, en même temps, car c’est ce qu’on a mis en avant dans la musique populaire jusqu’à présent. Tu sais, j’adore Taylor Swift et les chanteuses pop comme elle, mais ce qu’on entend souvent, c’est des chansons qui disent : “J’étais en amour, ça ne marche plus, je suis anéantie et je n’aurai plus droit à l’amour pour le reste de mes jours.” Ou alors : “J’ai trouvé l’amour, c’est toi pour toujours, on va être ensemble et on va s’épouser.” Pourtant, des chansons un peu plus sombres, j’ai l’impression que ça fait du bien. Aux jeunes femmes, et aux hommes aussi.

Dans l’écriture, la composition, mettre quelques teintes de gris, c’est quelque chose de plus complexe ?

Ben oui ! Une chanson pop, c’est construit avec une forme couplet-refrain-couplet-refrain-bridge. C’est construit comme un film de Disney : dans le premier couplet, on veut que ça aille bien, dans le refrain ça va bien, l’histoire continue dans l’autre couplet, puis rendu au bridge, on se pose une question et il y a une montée pour arriver au refrain de la fin. En fait, Laurence et moi, on aime beaucoup les structures de chanson qui avancent. On a des pièces qui sont en deux parties, par exemple, ou qui ne sont pas construites comme une chanson pop. Et, oui, ça nous aide à aller ailleurs dans nos sujets aussi.

Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Lorde

Jouer au FEQ avant des têtes d’affiche comme Cindy Lauper et Lorde, ça vous inspire quoi ?

On a joué sur les Plaines il y a deux ans avec Cœur de pirate, le temps d’une chanson. Là, d’y retourner avec notre propre spectacle, c’est quelque chose ! Cindy Lauper, c’est une icône de la pop, mais pour nous, ce qui importe le plus, c’est Lorde. Son dernier album nous habite depuis sa sortie. Le fait de pouvoir partager son public, sa scène, et peut-être lui dire “allô !” et lui dire à quel point on l’aime, pour nous c’est grand.

Qu’est-ce qui vous allume tant dans le travail de Lorde ?

Les paroles déjà, puis comment c’est réalisé, comment ça semble personnel pour elle… Oui, c’est une pop star ; oui, elle est avec une major, mais elle a une démarche qui semble profondément personnelle et authentique. Et le fait d’avoir cette confiance-là à cet âge-là… Son premier album, elle l’a lancé à 18 ans et elle a gagné un Grammy.

Avez-vous l’impression que cette soirée sert en quelque sorte de caution féminine au FEQ ?

Malgré le fait que cette carte peut leur servir à ne pas se faire taper sur les doigts, je dois leur dire bravo, parce que d’autres festivals ne l’ont pas fait.

Il ne faut pas trop chipoter et même accepter un certain opportunisme, quoi.

J’ai vu une pub hier qui était dans cette veine, avec une femme qui travaillait tard et un papa qui changeait des couches. On voyait exactement ce qu’ils voulaient faire, mais c’est tant mieux. Et ça m’étonne qu’il n’y ait pas plus de festivals qui le fassent en ce moment, parce qu’on attend tous les programmations le couteau entre les dents. Je trouve ça surprenant, dans le climat actuel, qu’il n’y ait pas plus de festivals qui aient misé là-dessus.

La solution pour une meilleure représentation des femmes en musique passe-t-elle par des quotas ?

Je pense qu’il faut faire confiance à la discussion, à l’ouverture d’esprit des gens et à la communauté. C’est un moment charnière. Il faut juste prendre le risque, essayer de le faire. Mais il faut y croire, et pas le faire à reculons.

Habillées pour la scène

Pendant les spectacles de leur deuxième album, les filles de Milk Bone montent sur scène vêtues d’un ensemble prévu pour l’occasion, question de mieux se plonger dans l’état d’esprit nécessaire au concert. « Pour la première tournée, je me suis surprise à porter la même chose sur scène que ce que je choisissais le matin avant d’aller faire de la route pour me rendre au spectacle, raconte Camille Poliquin. Et je trouvais que ça faisait un peu comme si je ne prenais pas assez soin de ça. » Les deux musiciennes ont une demi-douzaine de costumes qui s’agencent, et elles peuvent maintenant arriver sur les planches comme une seule entité. « On évolue dans la même direction pour arriver dans le même mood au spectacle. »

Milk & Bone

Au Festival d’été de Québec le 13 juillet, au Festif ! de Baie-Saint-Paul le 19 juillet et à Osheaga le 4 août.