Dominique Fils-Aimé au FlJM: apaisant, pertinent et nécessaire

«Je me sens tellement allégée maintenant...», a expliqué Dominique Fils-Aimé dès son arrivée sur la petite scène du M2, au dernier étage du MTelus.
Photo: Catherine Legault Le Devoir «Je me sens tellement allégée maintenant...», a expliqué Dominique Fils-Aimé dès son arrivée sur la petite scène du M2, au dernier étage du MTelus.

Il y avait au moins un autre concert à l’affiche de cette 39e édition du Festival international de jazz de Montréal cherchant aussi à raconter le parcours semé d’embûches des Afro-Américains depuis l’esclavage : celui de l’auteure, compositrice et chanteuse soul-jazz montréalaise Dominique Fils-Aimé, qui a consacré au thème son album Nameless, paru en février dernier. « Vu le contexte, mon album ne pouvait mieux tomber », a-t-elle commenté mercredi avant d’interpréter ses propres chansons, ainsi que deux reprises riches de sens, surtout ces jours-ci.

D’aucuns auraient eu un trac fou à la simple idée de donner leur premier concert pour le Festival international de jazz de Montréal. Dominique Fils-Aimé avait pourtant l’air soulagée, mercredi soir. « Je me sens tellement allégée maintenant », a-t-elle expliqué dès son arrivée sur la petite scène du M2, au dernier étage du MTelus. À l’évidence, elle salue la décision d’annuler le reste des représentations de SLAV, ajoutant souhaiter que l’affaire « véhicule un message de sensibilité » à l’endroit des opinions exprimées ces derniers jours. Elle devait aussi être soulagée de ne plus avoir à se justifier devant son public autrement que par les mots qu’elle avait déjà écrits pour son joli disque.

Nameless, s’appelle l’album. C’était le coeur de sa courte performance d’une heure, entourée de ses six musiciens — claviers, guitare, basse, batterie, choriste et violoniste. Le premier chapitre d’un triptyque remontant aux origines du blues, l’influence dominante de son style. Elle commence son spectacle en récitant les vers de Maya Angelou, le poème Still I Rise : « I am the dream and the hope of the slave »…

Puis elle enchaîne avec la chanson-titre, un groove soul lent, sa voix épousant les inflexions du jazz, sa violoniste lui répondant avec la même sourde douleur. Ils sont six musiciens sur scène, mais s’efforcent de jouer le plus doucement possible, pour maintenir cette constante tension, pour permettre à la voix contenue de Fils-Aimé d’occuper tout l’espace nécessaire.

Vient ensuite sa version du classique Strange Fruit, popularisée par Billie Holiday et Nina Simone (entre autres). Quelques simples notes d’orgue donnent le rythme ; les yeux fermés, Dominique Fils-Aimé mord dans le fruit, lui souffle toute l’indignation portée par le texte de cette chanson dénonçant le lynchage aux États-Unis dans les années 1930.

L’orchestre ne laisse pas le temps aux spectateurs d’applaudir ; en fait, les huit chansons du disque seront enchaînées sans interruption, mettant ainsi l’accent sur la trame narrative de l’album, qui s’écoute autant comme un hommage au blues que comme un chant de rêve de liberté. L’effet est réussi, et permet d’arrondir certains coins moins bien tournés dans l’orchestration, comme certains effets de pédale de guitare électrique en rupture avec le ton très cool, soul et jazz du spectacle.

Ainsi, lorsque la voix de Fils-Aimé s’ouvre sur des titres plus rythmés, le public découvre toute l’étendue du registre émotionnel de l’interprète, qui possède une voix juste et un timbre mince. Sur l’enchaînement de Home et Sleepy, la section rythmique ajoute du poids au groove en comparaison aux versions studio, le blues se change ici en funk de manière toute naturelle.

Puis vint la dernière chanson de l’album, sa version de Feeling Good, ici totalement transfigurée — par rapport à la version a cappella de l’album, et même à la version que l’on connaît de Nina Simone. Une rythmique soutenue, un bon 4/4, qui donne un swing résolument différent à la composition ; imaginez la chanson avec le rythme de Billie Jean de Michael Jackson, on s’en approche. La surprise de la soirée.

Qui allait aussi donner une idée de la suite du projet de l’auteure-compositrice-interprète. Après avoir présenté Nameless, elle a joué deux anciennes chansons, puis deux inédites qui seront de son prochain album à paraître en février prochain, a-t-elle annoncé. Ainsi, après avoir exploré le blues dans toutes ses couleurs sur Nameless, la musicienne donne l’impression de vouloir danser un peu plus. Les deux nouvelles chansons ne semblaient pas encore au point, l’orchestre paraissant moins sûr de lui-même. Mais entendre ainsi s’envoler sa voix sur des grooves plus rapides, quelque part entre le funk et les musiques électroniques, nous a semblé très prometteur.

Dominique Fils-Aimé a donné un concert nécessaire, apaisant et pertinent, après cette journée chaotique dans l’actualité festivalière à Montréal.