L'indignation aura eu raison du spectacle «SLĀV»

Le metteur en scène Robert Lepage et la chanteuse Betty Bonifassi ne se sont pas encore exprimés publiquement sur la polémique autour de leur spectacle. Sur la photo, on les aperçoit quelques jours avant la première du spectacle.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Le metteur en scène Robert Lepage et la chanteuse Betty Bonifassi ne se sont pas encore exprimés publiquement sur la polémique autour de leur spectacle. Sur la photo, on les aperçoit quelques jours avant la première du spectacle.

La controverse entourant le spectacle SLĀV aura eu raison de celui-ci : le Festival international de jazz de Montréal (FIJM) a décidé mercredi d’annuler toutes les représentations restantes de la production. Ce qui ne règle pas le fond du problème, rappellent toutefois les opposants au spectacle.

« Depuis le début des représentations de SLĀV, l’équipe du Festival est ébranlée et fortement touchée par tous les témoignages reçus, a indiqué le FIJM dans un communiqué publié en fin de matinée mercredi. Nous tenons à nous excuser auprès des personnes qui ont été blessées. Évidemment, cela n’était pas du tout notre intention. »

En soulignant que « l’inclusion et le rapprochement entre les communautés sont essentiels », le FIJM a indiqué avoir pris la décision d’annuler les spectacles en compagnie de Betty Bonafassi, coconceptrice du spectacle avec le metteur en scène Robert Lepage.

Ce geste spectaculaire est fait au lendemain d’une autre première dans l’histoire du FIJM. Mardi, le musicien et chanteur afro-américain Moses Sumney a décidé d’annuler sa prestation prévue dans le cadre du festival pour protester contre le soutien de celui-ci à la production SLĀV. Cette « odyssée théâtrale à travers les chants d’esclaves » a provoqué un débat très chaud sur le concept d’appropriation culturelle.

Le coup d’éclat de Sumney a eu beaucoup d’écho aux États-Unis, autant auprès de vedettes comme Janelle Monáe et Win Butler (Arcade Fire) que de publications réputées comme Newsweek et Pitchfork.

Première concernée par ce revirement de situation, Betty Bonifassi a réagi par un court message sur sa page Facebook. Elle explique être demeurée en retrait de la polémique parce qu’elle est à l’hôpital pour soigner une fracture du pied… et que « tout ceci [l’a] dépassée. Je n’ai absolument pas voulu cela. » « Je m’exprimerai sur la musique que j’ai jouée et que j’ai conçue pour le show dès que je le pourrai physiquement », a-t-elle dit.

Robert Lepage a pour sa part promis « de réagir à la controverse d’ici la fin de la semaine », alors que le FIJM a refusé toute demande d’entrevue (les organisateurs tiendront une conférence de presse bilan samedi après-midi).

Le Théâtre du Nouveau Monde, où le spectacle était présenté — mais qui n’avait pas de rôle dans la création du spectacle —, a quant à lui indiqué être « sensible aux réactions qui ont été exprimées ». L’institution estime que « bien que l’annulation soit un échec pour l’acte créateur, il aura permis de débattre sur la place publique d’un important enjeu de notre société ».

Couvercle

Vraiment ? Oui, répond le rappeur et historien Webster. « C’est vrai qu’on vient mettre un couvercle sur la marmite [en annulant les spectacles], mais au moins, je crois que les gens ont pu apprendre de toutes ces réactions et ces commentaires », disait-il en entretien mercredi.

Webster a travaillé comme consultant sur le projet SLĀV, du moins au début. Il s’en est dissocié dès avril parce que ses remarques sur la faible présence d’artistes noires (deux choristes) dans la production n’étaient pas prises en compte, dit-il. « Je leur ai dit que c’était un problème dès notre première rencontre. Et la réaction, c’était de dire que c’était artistique, qu’il fallait aller au-delà de ça. »

L’artiste estime que la décision du FIJM était la bonne. « Ils ont bien fait. Mais ça ne règle pas le problème, qui est un problème de mentalité, de perception, un problème systémique. Le débat doit continuer. » Webster s’est dit par ailleurs déçu qu’il ait fallu de si vives protestations pour que le festival et les créateurs réalisent le problème. « Ils auraient dû faire ça bien en amont. »

Membre du collectif SLĀV Résistance, Sophia Sahrane était de son côté « très heureuse » de la décision du FIJM. « Le travail n’est pas fini, pense-t-elle aussi. On doit se pencher sur la culture qui a permis à un show comme ça d’être développé et d’avoir autant de promotion. »

Sahrane juge que la réaction du FIJM et du duo Bonifassi-Lepage dans cette affaire fut « très maladroite. Ils ne nous ont jamais écoutés, jamais contactés pour nous consulter ou entendre nos demandes ».

Spécialiste des relations publiques, Louis Aucoin (qui dirige Tesla RP) évoquait lui aussi mercredi une gestion déficiente de la crise. « Ils ont refusé de faire le débat en disant que personne n’était malintentionné dans cette production — donc que personne n’avait rien à se reprocher. C’est dommage, parce que le but de l’art est de générer ces débats, et que celui-ci était prévisible. Et aujourd’hui, au lieu de rectifier le tir, on arrête simplement la discussion et on refuse encore le débat », note-t-il.

Drummondville ?

Il n’a pas été possible de savoir mercredi quel sera, pour le FIJM, le coût financier lié à l’annulation des neuf spectacles qui étaient encore prévus. Au total, SLĀV aura été présenté à guichets fermés à trois reprises, et les treize autres spectacles prévus ont été annulés (dont quatre à cause de la blessure de Betty Bonifassi).

Au moins une autre représentation de SLĀV était prévue, en janvier 2019 à Drummondville. La direction de la Maison des arts a indiqué au Devoir que la présentation du spectacle est « maintenue »… pour le moment. « Nous laissons un peu retomber la poussière et, s’il y a lieu, nous prendrons acte après de plus amples entretiens avec la production. »