Nouvelle salve contre «SLĀV»

Le musicien Moses Sumney a expliqué dans une lettre aux organisateurs du festival les motifs de son désistement.
Photo: Rich Fury Getty Images Agence France-Presse Le musicien Moses Sumney a expliqué dans une lettre aux organisateurs du festival les motifs de son désistement.

En 39 éditions du Festival international de jazz de Montréal (FIJM), ce n’était jamais arrivé : un artiste vedette qui annule sa présence pour des raisons de « conscience ». Moses Sumney a écrit mardi une nouvelle page de l’histoire du FIJM, qui essuie les contrecoups de la tourmente soulevée par le spectacle SLĀV.

« Quand j’ai appris que le FIJM continuait de défendre publiquement [SLĀV] malgré de vives protestations… j’ai su que je ne pourrais présenter ma musique dans ce festival en bonne conscience », a écrit Sumney sur Twitter tard lundi soir.

La publication du musicien afro-américain — et sa décision de tourner le dos à un événement qui se définit comme le « plus grand festival de jazz au monde » — a été vite partagée sur les réseaux sociaux. D’autres vedettes du milieu musical, comme la chanteuse Janelle Monáe, Win Butler (Arcade Fire) ou Chance the Rapper, l’ont relayée. Plusieurs médias, dont l’influent magazine musical Pitchfork, ont aussi fait état du coup d’éclat de Sumney (qui aura pour lui un impact financier négatif, a par ailleurs confirmé le FIJM).

À 28 ans, Sumney est une étoile montante de la chanson américaine, adoubé par la critique et par plusieurs pointures de la pop de création (Beck, Solange, Sufjan Stevens). Très fine, sa musique se situe au croisement d’une multitude de styles (R&B, soul, art pop, électro, jazz). C’est précisément le genre d’artiste que cible le FIJM pour renouveler sa clientèle.

Or, Sumney n’a pas fait qu’annuler son spectacle. Il a d’abord redirigé ses fans vers la Sala Rossa, une scène indie de Montréal où il devait monter deux fois sur scène tard en soirée mardi. Il a aussi publié en milieu d’après-midi l’intégrale de la lettre qu’il avait fait parvenir plus tôt aux organisateurs du FIJM pour expliquer sa position.

Il n'y a aucun contexte correct pour justifier que des Blancs interprètent des chants d'esclaves

 

Du blackface sans peinture

Cette lettre argumentée écorche la direction du festival, même si Sumney souligne avoir perçu une ouverture à la discussion de leur côté. Le FIJM a pour sa part choisi de ne pas commenter les événements. « Le festival respecte sa décision et espère le revoir dans le futur », a répondu le directeur des communications, Greg Kitzler.

Dans sa missive, Moses Sumney (qui n’a pas accordé d’entrevue au Devoir mardi) détaille les raisons de son refus d’être associé au FIJM dans le contexte de la polémique autour de SLĀV.

C’est que depuis sa première, il y a dix jours, la création de Betty Bonifassi et Robert Lepage a soulevé un débat houleux sur l’appropriation culturelle. Cela notamment parce que leur « odyssée théâtrale à travers les chants d’esclaves » est une oeuvre conçue et interprétée par des Blancs (sauf pour deux choristes).

« Il n’y a aucun contexte correct [pour justifier] que des Blancs interprètent des chants d’esclaves, écrit Sumney. Surtout pas quand ils sont habillés en pauvres travailleurs des champs de coton. Surtout pas quand ils sont dirigés par un metteur en scène blanc dans un théâtre qui facture le gros prix. Ce genre d’imitation [de la condition] noire rappelle le recours aux blackfaces — tout ce qui manque, c’est la peinture noire. »

Sans remettre en question le droit de personnes blanches de traiter de la question esclavagiste, Sumney estime que la démarche de SLĀV était par contre « inappropriée ». Il juge aussi que la réponse de Bonifassi, de Lepage et du FIJM à la controverse a été « offensante » — notamment quand les organisateurs du FIJM ont écrit que « pendant 39 ans, le Festival a été synonyme de village global où il n’y avait ni race, ni sexe, ni religion et où tous les êtres humains étaient égaux ».

« Il est évident que vous préférez que le spectacle continue plutôt que de vraiment écouter la communauté noire et de prendre en considération son point de vue », pense Moses Sumney.

Sur le fond, « la solution au racisme n’est pas d’effacer complètement [la notion de] race », dit-il. Quand les progressistes blancs passent à cette étape de ne plus voir la différence raciale, c’est « la blancheur qui devient la norme », ce sont les « voix des Blancs qui s’imposent dans l’art et les espaces de travail, tout simplement parce que c’est la culture des Blancs qui domine en Occident ».

Moses Sumney estime plutôt que « la question raciale doit être [reconnue] pour que les gens de couleur soient entendus ».

Il ajoute également que mettre les effets de l’esclavage subi par les Noirs sur le même pied que celui subi par d’autres peuples revient à nier la réalité historique. Question d’« ampleur, de gravité et d’héritage moderne — alors que les descendants d’esclaves [noirs] sont encore au bas de l’échelle des sociétés dans lesquelles ils ont été intégrés, qu’ils sont emprisonnés et tués dans des proportions injustes ».

Silence radio

À tout cela, le FIJM a répondu par… le silence. À 21 h 30 mardi soir, près de 24 heures après le message de Sumney, la direction travaillait toujours à rédiger un communiqué de presse. Aucune entrevue n’a été accordée, comme ce fut le cas après la première de SLĀV.

Cette stratégie étonne Steve Flanagan, spécialiste de la gestion de crise et président de Flanagan relations publiques. « On pouvait comprendre au départ la décision de ne pas commenter le fond, dit-il. Mais je ne pense pas me tromper en disant que ça prend une tournure que personne n’avait prévue. Tout le monde a tablé sur le fait que ça resterait marginal. Ce n’est plus le cas. »

Selon lui, « dire que tout est correct, que c’est une question de liberté d’expression artistique revient à être en négation totale » avec les arguments soulevés par les gens qui critiquent SLĀV. « Quand on ne répond pas, les personnes opposées vont s’organiser pour amener ça dans une autre dimension. Et là, ils viennent de trouver un écho à l’extérieur des frontières, avec un écho dans la presse internationale. »

Titulaire de la Chaire de relations publiques et communication marketing de l’UQAM, Bernard Motulsky soutient que la situation est délicate pour le FIJM. « On ne sait jamais, dans une situation comme celle-là, si on risque d’attiser la flamme en répondant. Il n’y a pas de formule magique. On va le savoir [s’il y a des effets négatifs sur la réputation du festival] quand l’histoire va être finie. »

Le spectacle SLĀV doit par ailleurs normalement reprendre l’affiche mercredi au Théâtre du Nouveau Monde. Les dernières représentations avaient été annulées à la suite d’une blessure subie par Betty Bonifassi.

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