Un voyage avec Hancock au Festival de jazz

À 78 ans, le légendaire musicien a proposé un programme on ne peut plus hancockien: explosif, trippatif, de haute voltige technique, sans frontière stylistique.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir À 78 ans, le légendaire musicien a proposé un programme on ne peut plus hancockien: explosif, trippatif, de haute voltige technique, sans frontière stylistique.

Canicule ou pas — et 78 ans ou pas —, c’est en courant que Herbie Hancock est entré sur scène lundi soir à Montréal. Et à la salle comble de Wilfrid-Pelletier qui l’acclamait déjà, il avait un message : ce qui allait suivre serait une forme de voyage, et mieux valait « boucler sa ceinture ».

À 78 ans, le légendaire musicien a proposé un programme on ne peut plus hancockien : explosif, trippatif, de haute voltige technique, sans frontière stylistique, décapant, à multicouches sonores, groovy comme tout. Et encore ? Inventif, absolument moderne, riche dans les détails et puissant partout.

Tout cela entouré d’un groupe plutôt caniculaire lui aussi : Lionel Loueke (chaque passage de Loueke à Montréal réitère le génie pur de ce guitariste incomparable, vénéré par la communauté jazz), Trever Lawrence (batterie) et James Genus (contrebasse).

Si éclaté fût-il (jusqu’à l’usage du vocoder par Hancock…), le programme n’a pas manqué de repères pour autant. Juste dosage d’un musicien qui demeure un authentique aventurier du jazz — jamais ringard, jamais à se répéter —, mais qui sait qu’une partie du public de ce genre de festival attend quelques classiques (ce dont son répertoire ne manque pas).

Il en a donc offert… mais dans des formes passablement actualisées merci. On est Hancock ou on ne l’est pas. Watermelon Man a pris des teintes africaines et des tangentes rythmiques fascinantes. Actual Proof (de l’album Thrust) n’était plus de l’ordre de la relecture : c’était plutôt une réinvention complète.

Tous ont tout de même reconnu au rappel Chameleon, dont le beat d’intro demeure absolument imparable, 45 ans après la sortie de Head Hunters. Sorti des coulisses avec son clavier-guitare et un sourire large comme ça, Hancock a offert à ce moment un long solo établissant clairement qu’il n’a pas pris une ride dans les doigts ni dans la vision.

Il s’est chargé de le souligner subtilement dans une de ses interventions parlées (il fut là aussi généreux), en disant qu’il « n’était pas en train de dormir [dans sa loge pendant la performance] de l’incroyable groupe » qui l’avait précédé. Bien allumé, Herbie Hancock, et toujours à l’écoute.

C’était une façon de lever son chapeau à Thundercat, qui a entamé ce programme double particulièrement bien pensé. Car entre les deux musiciens et défricheurs, il y a assurément un pont qui enjambe bien des préjugés sur la vigueur du jazz d’aujourd’hui — dans toutes ses ramifications.

Thundercat

Pilier de la scène jazz–hip-hop de Los Angeles, Thundercat se produisait donc en trio (power trio serait ici un meilleur terme…) avant Hancock. Devant un public peut-être plus jazzophile qu’à l’ordinaire, le bassiste a diablement sollicité sa basse à six cordes — comme s’il voulait prouver qu’il a sa place dans un festival de jazz.

Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Pilier de la scène jazz–hip-hop de Los Angeles, Thundercat se produisait en trio (power trio serait ici un meilleur terme…) avant Hancock.

Alors que Montréal était en veille d’orage à l’extérieur, Thundercat déversait ainsi en dedans des flots de notes à une vitesse éblouissante, quand il ne chantait pas en même temps.

La sonorisation de la salle n’était pas optimale en début de concert (du moins dans notre secteur), ce qui a parfois donné des airs de magma à la proposition musicale — jazz fusion avec éléments R B, funk et pop, pour résumer.

Quand ça s’est placé, les prouesses de Thundercat, de Justin Brown (batterie) et de Dennis Hamm (claviers) ont pris un sens plus cohérent… même s'il fallait apprécier l’épate technique pour en tirer une quelconque émotion. Pas si concluant pour nous, surtout après un album aussi réussi que son Drunk.