Vincent Réhel Trio/Number 9: plongées en apnée

Le claviériste émérite Vincent Réhel
Photo: Festival international de jazz de Montréal Le claviériste émérite Vincent Réhel

Il faut le voir penché sur son Fender Rhodes, ce Vincent Réhel si discret d’ordinaire. Il est soulevé par ce qu’il joue, le claviériste émérite, le directeur musical de tant de spectacles. On dirait un Capitaine Haddock dans l’espace, extatique dans l’apesanteur, inexorablement attiré par l’astéroïde Adonis (c’est dans Objectif Lune, dois-je préciser ?). Une sorte d’ivresse des sons et des audaces mélodiques.

Pour dire ça autrement, Vincent est à ça de léviter. Se conjuguent sa joie de compositeur, d’arrangeur et de musicien. Il profite ! C’est ce qui arrive quand on se produit trop rarement à sa propre enseigne : Vincent n’a pas eu beaucoup l’occasion de faire naviguer et divaguer les musiques de son plus récent album, Le capitaine ivre. Orgue, synthé, Rhodes, il a tout apporté à L’Astral lundi soir, et il ne ménage pas ses machines. Et les deux as musiciens tout près de lui — Max Sansalone à la batterie, JF Lemieux à la basse — ne ménagent pas le charbon dans la chaudière. Ça file à je ne sais pas combien de noeuds, mais chose certaine, le Vincent Réhel Trio fend les flots.

Sonia Johnson se joint au trio pour Brouillard sur la mer, ça ajoute quelque chose de mystérieux et magnifique à l’équipée. J’aime mon prog-jazz mélodieux, envoûtant autant qu’épatant, et c’est ce qu’on obtient. Un vrai bain. C’est comme si les sons de l’Exotica de Martin Denny (ou d’Esquivel) flottaient dans une mer jonchée d’épaves de grands vaisseaux : l’armada Zappa, la flotte King Crimson, le Trinity de Brian Auger, les solos en survitesse de Rod Argent avec les Zombies et Argent. À vrai dire, c’est un peu ça et pas du tout ça. Le Vincent Réhel Trio a son propre son, a depuis longtemps intégré des rayons complets d’albums. De quoi clapoter dans ses propres eaux.

Quand le trompettiste Jacques Kuba Séguin se joint à l’équipage du fier navire, ça vire prog-funk-space : il se passe plein de choses sans qu’on perde le cap et le groove. Oui, ce sont des virtuoses, mais sans esbroufe : la performance nourrit le plaisir de jouer, et jouer ainsi permet d’aller « boldy where no one has gone before » (citons Star Trek, pour rester dans l’espace), mais en touchant toujours terre à la fin. Le beau bateau du Vincent Réhel Trio mériterait de grands, très grands espaces pour se déployer.

Noir de monde pour l’album blanc

La scène de la Cinquième Salle de la Place des Arts a-t-elle déjà été aussi pleine ? Le lieu est non seulement trop exigu pour cette vingtaine de musiciens québécois réunis pour tenter de rééditer pour ainsi dire à l’identique le double album The Beatles (c’est-à-dire le fameux album blanc, cinquantenaire), mais pour le public également. C’est plus que complet. On a refusé plein de demandes. Je crois que le FIJM aurait dû programmer un tel happening à Wilfrid et ça aurait débordé du troisième balcon. Moi-même, j’assiste à la première partie du spectacle assis dans le hall, grâce à un grand écran qui relaie l’événement.

Tenter, dis-je ? Réussir, oui. Ce Number 9 — The White Album : 50 Years of Revolution se révèle plus qu’une bonne idée : un défi formidablement relevé. Il y a quelque chose de profondément émouvant dans cette expérience de transposition la plus fidèle possible d’une oeuvre bien-aimée. On entend à chaque chanson, dans les détails repiqués avec un soin maniaque, l’affection immense des musiciens — des gars du groupe Canailles, entre autres. Frissons partout. Connivence totale. Le public jouit tout autant : on sait quelle chanson va suivre, on retrouve les intros, on reconnaît tout, les moindres lignes de guitare, les finales étranges. Tout.

L’important : on n’est pas dans une tournée hommage, copier-coller n’est pas le métier de ces musiciens. Personne ne s’est déguisé en John, Paul, George ou Ringo, pas de barbes postiches comme dans une mauvaise série télé sur Harmonium : c’est précisément le caractère (presque) unique de la soirée (ils remettront ça à Sherbrooke en août) qui la rend irrésistible. C’est simplement se dire : ça se peut, on le fait ! Et on le fait vraiment bien !

Vraiment. While My Guitar Gently Weeps autant que Piggies (oink ! oink !), chaque chanson en trois dimensions pétille de vie. Je retrouve lundi soir le même plaisir qu’à la recréation de l’album Abbey Road par Jean-François Déry, Antoine Gratton et compagnie au Verre Bouteille. Et comme au Verre Bouteille, je me dis que ce serait la joie de vivre ça ailleurs, avec de l’espace. Pourquoi pas un grand spectacle extérieur, parmi des dizaines de milliers de spectateurs-choristes réjouis ? Tout est possible, la preuve.