Blues jusqu’au bout des lèvres

Ben Harper et Charlie Musselwhite ont lancé leur premier album en 2013 avec «Get up!». 
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Ben Harper et Charlie Musselwhite ont lancé leur premier album en 2013 avec «Get up!». 

« S’il fait aussi chaud en Californie ? Oui, mais au moins, il n’y a pas l’humidité ! » souffle le légendaire harmoniciste et chanteur blues Charlie Musselwhite, pourtant bien au frais dans un salon de son hôtel montréalais. Résident de la côte ouest, il a quitté son Mississippi natal depuis trop longtemps pour se souvenir de l’humidité, mais n’oubliera jamais « le cornbread, comme ma maman le faisait ». La cuisine, c’est ce qui me manque le plus du Mississippi, ajoute le sympathique musicien, qui présentera mercredi soir les chansons nouvelles de l’album No Mercy in This Land, son second composé et enregistré en duo avec Ben Harper.

« Donc, t’as conservé la recette originale de cornbread de ta mère ? » demande Ben Harper, là assis aux côtés de Musselwhite, lui aussi à l’abri de la canicule. « Oh, lui répond-il, tu sais, c’est facile… On appelait ça du hot water cornbread. » Harper rit et ajoute que, parfois, c’est quand la recette est simple que le plat est difficile à réussir : « J’ai essayé déjà le cornbread, le mien était raté. » « Comme dans la musique, relève le vénérable bluesman. Certains musiciens savent comment jouer les notes, mais quelque part, s’ils ne sont pas capables d’y mettre le feeling… Le pain ne lève pas. »

Un duo écrit dans le ciel

Entre les deux, ça lève. La vie de tournée avec Ben ? Excellent, tranche Charlie Musselwhite, tout sourire. La musique est excellente. La camaraderie est excellente. « All top notch ». Une collaboration écrite dans le ciel, insiste Harper. Les deux ont fait connaissance un jour et ont toujours gardé contact, raconte vaguement le cadet du duo, jusqu’au moment où, d’un commun accord, leur mutuelle connivence devait se transposer en studio. « Tu sais comment parfois tu rencontres quelqu’un et t’as l’impression de l’avoir déjà connu dans une autre vie ? Ne pas avoir besoin d’apprendre à le connaître parce que t’as déjà l’impression de le connaître ? That kind of thing… », dit Musselwhite, le plus philosophe des deux.

En 2013, la paire lançait un premier album, Get Up !, sur étiquette Stax. L’harmonica aux mille inflexions, électrisante, déchirante, de Musselwhite, qui joue avec la même intensité qu’à ses débuts sur disque en 1967, le classique Stand Back ! Here Comes Charley Musselwhite’s Southside Band, alors édité chez Vanguard. Le blues métissé de Ben Harper, ses regards jetés du côté du folk et du rock, son approche classique de la composition de chansons blues. L’album fait mouche, ravit les puristes et captive quelques initiés, et remporte l’année suivante le Grammy du Meilleur album blues.

Entre nous, ils auraient été fous de ne pas récidiver. Paru plus tôt cette année, No Mercy in This Land justifie leur présence au 39e Festival international de jazz de Montréal, mercredi soir à la salle Wilfrid-Pelletier. Au programme, l’essentiel des dix nouvelles compositions de cet aspirant lauréat au prochain Grammy blues, avec l’ensemble des musiciens qui ont participé à l’enregistrement, Jordan Richardson à la batterie, Jesse Ingalls à la basse, Jason Mozersky à la guitare (aussi co-compositeur de certaines chansons), tous des complices de l’orchestre Relentless7 de Harper. « Un vrai luxe que de pouvoir tourner avec ces gars-là », insiste ce dernier. Pour Musselwhite, « c’est le bonheur de ressentir cette musique s’évader de la scène, se répandre dans la foule, puis voir la réaction de gens, tous ces sourires… Et parfois même, des larmes ».

C’est du blues, après tout. Des histoires douloureuses, parfois. Il y en a davantage sur le plus récent album, surtout celles du vétéran de 75 ans, comme The Bottle Wins Again : l’harmoniciste ne boit plus depuis plus de 25 ans.

Musselwhite a composé beaucoup dans sa longue carrière, mais curieusement, c’est Ben Harper qui met les mots sur les histoires de l’illustre bluesman. Curieusement aussi, la remarque semble agacer Harper, comme si c’était tout naturel d’écrire sur les malheurs de son ami — l’assassinat de la mère de Musselwhite est aussi abordé sur l’album. « Je pourrais écrire une chanson à propos de toi, par exemple, et tout d’un coup, ce ne serait plus vraiment à propos de toi, mais à propos d’un personnage, une texture dans l’histoire », a-t-il tenté de clarifier, après avoir expliqué que nous, tout ce qui nous entoure, était comme une fréquence, et que les fréquences, forcément, se mêlent entre elles comme si elles inspiraient des sujets de chansons…

Nous voilà mêlés à notre tour ; badin, Musselwhite mettra un terme à la discussion en comparant Harper à une espèce de Van Gogh du songwriting. Cool et vif, les réponses de l’expert de l’harmonica blues sont brèves et directes. Un authentique, jusqu’au bout des lèvres.

Le 3 juillet au FIJM, à 19 h 30 (salle Wilfrid-Pelletier)