Petite-Vallée: tout feu tout flamme, malgré les épreuves

Après l'incendie du Théâtre de la Vieille Forge, haut lieu de l'événement, il ne restait pratiquement que les rochers et la mer. Au moins, eux ne pouvaient pas brûler.
Photo: Festival en chanson de Petite-Vallée Après l'incendie du Théâtre de la Vieille Forge, haut lieu de l'événement, il ne restait pratiquement que les rochers et la mer. Au moins, eux ne pouvaient pas brûler.

Cette année, en sortant de la route 132 pour tourner sur la rue de la Longue-Pointe à Petite-Vallée, en Gaspésie, le coeur s’est emballé un peu plus que d’habitude. C’est à ce point précis que l’on sait qu’on est bien arrivé au Festival en chanson. Au bas de la grande côte régnaient depuis des années le charmant Théâtre de la Vieille Forge, haut lieu de l’événement, et l’auberge voisine, la Maison Lebreux. Mais pour cette édition, le feu en a décidé autrement.

Parce que le festival qui a lieu depuis 36 ans maintenant renaît littéralement de ses cendres. En août dernier, un incendie a ravagé la salle de spectacle et son café. Puis, en mai de cette année, le sort s’est acharné : l’auberge aussi y est passée. Du site enchanteur, il ne restait pratiquement que les rochers et la mer. Au moins, eux ne pouvaient pas brûler.

Alors, lorsque notre camion venu de Montréal a tourné le coin, les pupilles des journalistes à bord se sont toutes un peu dilatées. Constat : le Festival en chanson de Petite-Vallée est bien en vie, même si les choses sont plutôt différentes. Le Théâtre a laissé sa place à un grand chapiteau bleu et blanc divisé en deux salles, installé encore plus près des galets. L’auberge, elle, reste aux abonnés absents.

« Il y avait une appréhension, un petit moment qui tord un peu les boyaux », confie Louis-Jean Cormier, un des « passeurs » du festival avec Marie-Pierre Arthur. « Mais finalement, le choc était moins pire. Quand j’ai tourné sur la route, il y avait le stationnement habituel, il n’y avait pas de débris… »

« C’est vrai que c’est pas mal moins vide qu’on pensait, le chapiteau habite la place, confie Marie-Pierre Arthur. Avec Louis-Jean, hier au spectacle d’Hubert Lenoir, on se disait qu’il y avait un peu le même feel que l’ancien café. Mais moi, dans la vie, je suis attachée aux lieux, aux murs, à l’angle du soleil dans les pièces… On ne le reverra plus, ça, et ça me touche. »

Photo: André Bujold Louis-Jean Cormier et Marie-Pierre Arthur lors du spectacle de jeudi

Vrai qu’il n’y a plus la terrasse bordant la mer, ou même les décorations du café qui racontaient pratiquement l’histoire de la chanson au Québec. Mais les nouvelles installations du festival sont impressionnantes et confortables. L’endroit est équipé d’un bar, de toilettes, d’une cuisine. « Il fallait tout inventer, résume Alan Côté, le patron du festival, attrapé entre deux problèmes à régler. Mais ça donne une fierté en tout cas, c’est nous autres qui avons fait ça. Je ne peux pas demander mieux : on est là, le monde est là. »

Les collaborateurs du Festival en chanson de Petite-Vallée, vêtus de t-shirts bleus, sont encore au rendez-vous, conduisant des navettes, servant au bar, ramassant les verres et les assiettes après les repas. « On va se créer de nouveaux souvenirs », raconte Anne, optimiste. Kaylah, déjà croisée lors de la dernière édition, se remet quant à elle à peine de ses émotions, l’oeil rendu un peu humide par ses souvenirs d’enfance.

Marie-Pierre Arthur, qui est née dans le village voisin de Grande-Vallée et qui a grandi avec le festival, rappelle toutefois que ce n’est pas la première fois que l’événement doit adapter ses infrastructures.

« Chaque fois que ç’a changé de forme, le festival marchait quand même. » Louis-Jean opine. « C’est ça, c’est un lieu géographique, mais pas une bâtisse. »

Reconstruire

Il reste que la tâche des organisateurs a été colossale, cette année, souligne Alan Côté, car il a fallu mettre sur pied des activités de financement — qui ont permis au festival de recueillir environ 1,75 million —, planifier la reconstruction de la future salle en plus de gérer la présente édition et de monter sa programmation, qui compte entre autres Jean-Pierre Ferland, Galaxie, Martin Léon, Émile Proulx-Cloutier, Marjo et Dany Placard.

« Ç’a été un poids de plus à porter, on en a pesant sur nos épaules, mais on y va », dit l’homme de 56 ans, qui est né dans la Maison Lebreux et dont le grand-père avait la forge qui a donné son nom au défunt théâtre.

La ministre de la Culture et des Communications du Québec, Marie Montpetit, a annoncé jeudi avant le concert d’ouverture du festival un investissement de 6,5 millions, une promesse chaudement applaudie par la foule venue entendre un choeur de quelque 250 enfants chanter les chansons des deux passeurs Cormier et Arthur. « C’est un accord de principe, elle bloque ce montant pour nous, explique Côté. Après, il y a les élections. Mais ce qu’on nous dit au ministère, c’est que ça ne s’est jamais vu qu’un gouvernement annule une décision. Il pourrait la ralentir, mais avec toute la visibilité qu’on a eue, [le prochain parti élu] serait mal avisé en maudit de nous revirer de bord. » Le patron du festival est aussi en contact avec Ottawa, qui s’est montré ouvert à une aide financière à un moment plus près de la construction.

Mais le chapiteau blanc et bleu — acheté plutôt que loué par l’organisation — sera assurément de retour l’an prochain, et peut-être même en 2020, note Alan Côté. Comme les coûts de construction du projet de 9,8 millions dépassent la barre des 5 millions, il faudra passer par un concours d’architecture. Ce qui va étirer les délais, mais, espère Côté, fera en sorte que le festival sera doté d’une salle unique.

« Tous ceux à qui j’ai parlé qui sont passés par un concours m’ont dit que ç’avait donné des résultats extraordinaires et que, dans les premières années, le bâtiment devenait un attrait touristique en soi. »

Et pas question pour lui que le Festival plonge dans un gouffre financier avec cette reconstruction. Idéalement, Côté voudrait même se garder une marge de manoeuvre « pour les imprévus » du nouveau lieu. « J’aimerais ça léguer aux jeunes un beau théâtre et des sous pour pouvoir travailler. Pas une dette. »