FIJM: Voyage astro-jazz entre ciel et terre

Le saxophoniste, compositeur et chef d’orchestre américain Kamasi Washington
Photo: Source Festival international de jazz de Montréal Le saxophoniste, compositeur et chef d’orchestre américain Kamasi Washington

Ce sera assurément l’un des événements de cette 39e édition du Festival international de jazz de Montréal : le retour samedi soir du saxophoniste, compositeur et chef d’orchestre Kamasi Washington, deux ans après sa première visite. Au menu, une partie du généreux matériel de Heaven Earth, paru vendredi dernier, un album double concept s’étirant sur presque deux heures et trente minutes, qui rassasie autant qu’il essouffle l’auditeur alors que le Californien condense un demi-siècle de jazz aventureux en le colorant de rythmes afro-latins, de funk électronique, de gospel et de hip-hop.

Mais qu’est-ce donc que cela, en ouverture de Earth, le premier des deux disques ? Ça alors ! Une reprise du thème original de Fist of Fury, classique du cinéma d’arts martiaux mettant en vedette Bruce Lee dans le rôle du héros acrobatique.

Ici, comme sur la tendre et planante ballade The Space Travelers Lullaby et sur le langoureux funk Street Fighter Mas, Washington invite la culture populaire dans son univers du jazz. Impossible, aussi, de ne pas faire un lien entre cette reprise et la popularité des films de kung-fu auprès des jeunes Afro-Américains des années 1970 ; ce cinéma de genre a laissé une trace indélébile sur la culture hip-hop, pensons aux gestuelles du breakdance où aux échantillonnages du Wu-Tang Clan. Sa version de Fist of Fury prend même une couleur militante lorsqu’il fait ajouter au texte original ces strophes : « Our time as victims is over/We will no longer ask for justice ».

Fist of Fury campe le décor : les violons qui accompagnent le martèlement du piano, le rythme soul tropical qui suit de près, puis la mélodie portée par une chorale — ici beaucoup plus présentes que sur l’album The Epic (2015), fil conducteur de cet opulent album. Le rapide et méticuleux jeu du pianiste Cameron Graves vole la vedette — celui-ci présentera son propre matériel le 5 juillet à L’Astral —, même lorsque Washington le suit avec son propre solo.

Les compositions chorales laisseront les plus grandes impressions ; le choeur sert d’accompagnement discret sur l’envolée jazz-fusion Can You Hear Him (solo de synthétiseur halluciné de Brandon Coleman, qui sera sur scène samedi), remue l’ouverture et la conclusion de Song for the Fallen (sur le second disque, Heaven) mène carrément la chanson Testify et son rythme, qu’on croirait inspiré par celui de What’s Going On de Marvin Gaye, et élève la somptueuse finale de Will You Sing, en toute fin d’album.

Nous aurons compris que Kamasi Washington ne connaît pas la retenue, ce sera d’ailleurs le seul (petit) reproche à adresser à cet album aux orchestrations parfois surchargées. Généreux sur la durée, rassembleur dans le personnel : le saxophoniste peut compter sur les membres de son clan californien, dont Thundercat à la basse électrique (que l’on verra en première partie de Herbie Hancock lundi soir à la Place des Arts), son frère le batteur Ronald Bruner Jr., le saxophoniste Terrace Martin (coréalisateur de To Pimp a Butterfly de Kendrick Lamar), Miles Mosley à la contrebasse (il sera sur scène samedi soir), qui étaient tous de l’album The Epic, ayant révélé Washington au monde.

Pour peu que cela puisse être possible, Heaven Earth passe pour une version magnifiée de The Epic. Aussi épars dans ses références, mais conscrit dans le concept du musicien qui parle de l’éclectique et rythmé disque Earth comme de l’exploration du monde dans lequel il vit, et du plus spirituel et mélodieux Heaven comme de l’expression de son monde intérieur. Les années 1970 de Pharoah Sanders et Herbie Hancock rencontrent l’afro-futurisme d’un Sun Ra Orchestra dans cet exubérant étalage de jazz-funk qui réussit à nous garder captifs grâce à des thèmes évocateurs, presque cinématographiques, et des mélodies fortes, certaines, comme celle de Vi Lua Vi Sol chantée au Vocoder, restant gravées en tête.

Notons enfin qu’un troisième disque, intitulé celui-là The Choice, est dissimulé dans l’emballage du CD ainsi que dans l’édition vinyle de Heaven Earth, pour ceux que le format physique ravit toujours — le service de presse de l’étiquette ne nous avait pas fourni les cinq chansons de cet addendum contenant notamment une reprise de Will You Still Love Me Tomorrow, composition de Carole King et Gerry Goffin popularisée par The Shirelles, et la belle soul-pop Ooh Child des Five Stairsteps, échantillonnée par 2Pac et De La Soul, entre autres illustres rappeurs.

Heaven Earth

★★★★

Kamasi Washington, Young Turks