Au coeur d’un Steinway

Photo: Guillaume Levasseur Le Devoir Le technicien Francis Rivard se charge de «préparer» l'instrument selon les exigences des différents pianistes.

Ils sont (presque) toujours là sur les scènes du Festival international de jazz de Montréal, qui débute ce soir : des pianos, toujours à queue, toujours noirs. Et sous leur couvercle relevé, quelques secrets de techniciens que Le Devoir a pu voir à l’oeuvre. Récit.

Après une prestation au Upstairs il y a quelques années, le grand pianiste américain Fred Hersch est allé trouver le propriétaire du club de jazz montréalais. « Votre piano est correct, a-t-il dit. Mais il ne me permet pas de faire ce que j’ai dans la tête. Il manque quelque chose. »

Ainsi Fred Hersch offrit-il ses services pour aller choisir un Steinway, advenant le cas où Joel Giberovitch voudrait changer un piano acheté pour les dix ans du Upstairs. Un bon piano, certes, mais rien de comparable à ce qui demeure LA référence mondiale — sorte de Stradivarius à 88 touches. On dit que plus de 95 % des grandes salles de concert sont équipées de Steinway.

À la suggestion de Hersch, Giberovitch a dit oui, malgré l’investissement que cela représente — quelque 140 000 $ pour un instrument de sept pieds. Fred Hersch est donc allé essayer différents instruments à New York, avant de suggérer précisément celui qui se trouve sous nos yeux deux ans et demi plus tard.

Photo: Guillaume Levasseur Le Devoir André Bolduc, dont la compagnie représente la marque Steinway au Québec

C’est un mardi matin de juin. Le club est encore fermé — toutes les chaises sont sur les tables, le silence règne autour. Sur la petite scène du Upstairs, le Steinway occupe près du tiers de l’espace disponible. Central. Comme un gros coeur au repos après le jam de la veille.

Et ce mardi de juin marque l’heure du grand réglage annuel de ce piano. André Bolduc (dont la compagnie représente la marque Steinway au Québec) est là avec son sac de travail et ses outils de précision.

But de l’opération ? Au-delà d’un accordage habituel, vérifier et réajuster la mécanique d’un instrument qui sera — comme tous les pianos de toutes les salles associées au Festival international de jazz de Montréal — un acteur clé dans une multitude de concerts les prochains jours.

Plus poétiquement, c’est aussi une forme de plongée au coeur du piano et de ses secrets. L’occasion de voir de près les « défauts » gravés dans l’épinette de la table d’harmonie. D’imaginer la vingtaine de couches d’érable laminées qui composent la ceinture du piano. De palper l’épinette massive du plateau de clavier. De suivre la courbe épique du chevalet.

Photo: Guillaume Levasseur Le Devoir

Il y a quelque 12 000 pièces dans un piano de ce type-là. Il y a aussi une sorte d’âme qui est unique : pas deux Steinway qui sonnent exactement de la même façon. La touche, la brillance ou l’intimité du son, chaque piano a sa personnalité. C’est pourquoi les grandes institutions en ont plusieurs : à la Maison symphonique, par exemple, trois instruments de neuf pieds sont à la disposition des artistes, qui opteront pour un modèle américain (fabriqué à New York) ou un modèle européen (Hambourg).

C’est le musicien qui va chercher la couleur d’un instrument comme ça

 

Couleur

« C’est le musicien qui va chercher la couleur d’un instrument comme ça, dit André Bolduc. Un grand piano va lui donner cette flexibilité dans le son : des marteaux plus moelleux, une table d’harmonie plus mince, des cordes moins grosses. » À lui d’en faire bon usage.

« Les musiciens ressentent tout, ajoute Bolduc. Si une chose n’est pas à sa place, si un marteau n’est pas correct, ils le sauront. Ils passent leur vie devant l’instrument. »

Lui passe une partie de la sienne à ajuster ces instruments, harmoniser le jeu des marteaux, vérifier leur souplesse. Il étale ce matin ses outils, démonte la barre sous le clavier — dont on s’apercevra plus tard qu’elle est signée par Paul Simon —, puis retire tout le bloc qui comprend le clavier et les marteaux.

Photo: Guillaume Levasseur Le Devoir Un tel piano comporte pas moins de 12 000 pièces, explique André Bolduc au moment d’accorder le Steinway.

Bolduc vérifie ensuite l’alignement des pièces de mécanique, rectifie l’axe des leviers. Il évalue la réactivité des ressorts d’échappement (ce qui permet de jouer la même note rapidement), tâte chaque marteau — tout se fait dans le calme, gestes doux autour de quelques mouvements de tournevis.

Suivra ensuite le travail d’harmonisation — une manière d’égaliser les sonorités pour « mettre le piano égal ». « Un piano est un instrument vivant », rappelle André Bolduc. Ce qui veut qu’il mûrisse avec le temps, mais aussi qu’il bouge.

Selon les artistes qui se produisent en concert, un technicien va ainsi « préparer » le piano d’une manière particulière, dit-il. Exemple donné avec Keith Jarrett, qui s’est produit en solo à la Maison symphonique en 2014 et dont les exigences quasi maniaques sont de notoriété publique.

« J’avais préparé les trois pianos pour Jarrett, en fonction de ce que je savais qu’il recherchait. Quand il est arrivé, il les a essayés avant de choisir un piano de Hambourg. Il écoute beaucoup : il faut qu’il entende les vibrations par sympathie. Il faut que la gamme soit égale. Il veut telle différence lorsque la pédale douce est enfoncée. C’est l’un des plus exigeants que j’aie vus. »

Photo: Guillaume Levasseur Le Devoir

Joel Giberovitch écoute l’anecdote et enchaîne en parlant de Vijay Iyer — nommé artiste jazz de l’année cette semaine par les critiques internationaux du magazine Downbeat —, autre pianiste qui prend son temps pour « rencontrer » son instrument avant un concert. « Quand il est venu jouer ici en solo l’été dernier, il a vraiment fait connaissance avec le piano dans l’après-midi : il jouait un moment, tassait le banc, se replaçait, jouait encore. Puis il marchait autour du piano, se rassoyait… »

Il y a là du perfectionnisme, assurément, mais aussi de la nécessité, reprend André Bolduc. « Contrairement à un violoniste qui a la chance de jouer chaque soir sur le même violon, un pianiste doit constamment s’adapter à un nouvel instrument, avec le stress que ça implique. »

Pour le technicien du piano, cela engendre également des défis. « Je trouve que les pianistes connaissent souvent mal ce qui se passe dans le piano. Et ça complique les choses, parce qu’ils doivent expliquer ce qu’ils veulent pour qu’on ajuste. Mais si un pianiste me dit seulement qu’un piano n’a pas d’âme, ça n’aide pas beaucoup… »

Quand il a terminé les ajustements, André Bolduc remet les différents morceaux en place et laisse un technicien accorder l’instrument — c’est Francis Rivard qui s’en charge, habitué d’un piano qu’il traite au moins deux fois par semaine. Le tout conclu, on referme le couvercle arrière et le couvercle de clavier, avant que Joel Giberovitch n’appose sa touche : un petit nettoyant pulvérisé pour effacer les traces de doigt sur la laque noire.

Tout est prêt : ne manque que dix doigts agiles pour refaire battre le coeur de la bête.