Le nouveau son de Londres, militant et dansant

Shabaka Hutchings en est à une troisième visite chez nous en autant d’années. Cette fois avec son quartet pour jouer «Your Queen Is a Reptile».
Photo: Pierrick Guidou Shabaka Hutchings en est à une troisième visite chez nous en autant d’années. Cette fois avec son quartet pour jouer «Your Queen Is a Reptile».

Parlons d’une vraie connexion entre Montréal et la nouvelle star du jazz britannique, le saxophoniste et clarinettiste Shabaka Hutchings. Il en sera à une troisième visite chez nous en autant d’années et de propositions artistiques : en 2016, le trio londonien jazz-funk-electro The Comet Is Coming avec lequel il fraie atterrissait au Gesù. L’an dernier, c’était avec son projet afro-jazz Shabaka The Ancestors qu’il nous rendait visite. Lundi soir, il remonte sur la scène de L’Astral avec son étonnant quartet Sons of Kemet pour jouer Your Queen Is a Reptile, un troisième album coup-de-poing qui célèbre la grande histoire de l’immigration caribéenne au Royaume-Uni tout en tirant la langue aux symboles du pouvoir politique.

Un pareil sens du timing, ça ne se provoque pas. Après la Seconde Guerre mondiale, la Grande-Bretagne avait grand besoin de main-d’oeuvre pour réparer les dommages subis. Des milliers de sujets des colonies, principalement des Caraïbes, ont profité de l’occasion pour immigrer en bénéficiant du statut de citoyen de la Grande-Bretagne conférépar le British Nationality Act de 1948 ; on les appelle la « génération Windrush », du nom du navire qui transporta 802 Jamaïcains jusqu’à Londres pour rebâtir la patrie. On estime aujourd’hui le nombre de ces Anglais d’origine caribéenne et de leurs descendants à près de 60 000, et le gouvernement conservateur de Theresa May fait tout pour les expulser du pays, a d’abord révélé Amelia Gentleman, journaliste au Guardian, elle-même descendante de ces bâtisseurs de l’Empire.

Soixante-dix ans plus tard, les médias parlent aujourd’hui du « scandale Windrush » qui ébranle encore plus l’autorité de la première ministre, laquelle a dû accepter la démission de sa secrétaire d’État à l’Intérieur en avril dernier. Your Queen Is a Reptile a été enregistré au début de l’année dernière, sept mois avant que n’éclate le scandale. L’album est paru sur la légendaire étiquette Impulse ! en février dernier, trois mois après que Theresa May s’est fait rappeler ses déclarations de 2012, lorsqu’elle était elle-même secrétaire d’État : « L’objectif est de créer, ici en Grande-Bretagne, un environnement vraiment hostile pour les immigrés clandestins. »

Manifeste

« Plus que le timing, c’est la chronologie des événements qui m’intéresse », affirme Hutchings, né à Londres mais ayant grandi à la Barbade jusqu’à l’âge de 16 ans, avant de retourner au Royaume-Uni. « Le grand public a simplement été informé d’une situation qui prévaut depuis quelques années déjà, et qui soulève un tas de questions à propos de l’immigration, de l’expulsion, des frontières, du colonialisme. Je lis sur ces sujets depuis des années. Quelque part, ça fait du sens que cet album soit paru pendant que la société s’informait à propos du scandale. »

La vanne dirigée à l’endroit de la monarchie britannique est soulignée dans le titre ; chaque composition porte le titre d’une femme africaine ou afro-caribéenne marquante de l’histoire. Or, même sans les indications des titres, la musique elle-même s’écoute comme un manifeste pour la reconnaissance de la communauté afro-caribéenne, alors que le reggae, le soca, le calypso et le hip-hop, « toutes les musiques avec lesquelles j’ai grandi, les musiques qui m’ont influencé, avant même que je ne découvre le jazz », forment la trame narrative de cet épatant album.

L’autre élément unique du son de Sons of Kemet réside dans la constitution de l’orchestre. Un quartet pas comme les autres, avec Hutchings, Oren Marshall au tuba et les batteurs et percussionnistes Tom Skinner et Seb Rochford. On dirait un duo de duos, avec le tuba et le saxophone qui débattent entre eux, régis par la furieuse cadence des deux batteurs.

« À Londres, ces dernières années, j’ai joué avec toutes sortes de formations, des projets différents », collaborant avec Jonny Greenwood sur la bande originale du film The Master, ou encore avec le projet hip-hop–jazz–électro The Heliocentrics. « Ainsi, poursuit le musicien, la manière dont je conçois la combinaison des instruments est complètement différente de celle normalement associée à une dynamique de quartet. J’essaie toujours d’imaginer de nouvelles permutations entre les éléments du groupe, en tentant le plus possible de bien faire ressortir les influences musicales dans les compositions. »

Si on compare souvent Shabaka Hutchings à Kamasi Washington, c’est beaucoup pour le rôle qu’il joue dans le rayonnement de la nouvelle scène de jazz londonienne. « Je crois que la musique qui émerge de la scène jazz à Londres ne tente pas d’adhérer à un code ou à un genre défini », dit-il à propos du son distinct de cette nouvelle génération de musiciens, qui intègrent dans leur langage les influences de l’underground électronique anglais, « grime, UK dancehall, reggae, bass music, tous ces genres dont on raffolait » et qui sont également indissociables de l’influence de la culture caribéenne sur la vie musicale anglaise.

« J’ai souvent assisté à des soirées grime ; pour moi, la clé, c’est d’arriver à reproduire les souvenirs, les émotions, les sensations du grime ou de la bass music, de la vie à Londres, à travers notre propre musique », ajoute le jazzman, qui a agi comme curateur d’une compilation des nouveaux noms du jazz anglais parue en février dernier, We Out Here, sur Brownswood Recordings, le label dirigé par l’influent DJ Gilles Peterson.

Voilà une autre comparaison à faire entre les scènes jazz de Londres et celles de Los Angeles : le constant dialogue entre instrumentistes et DJ, entre jazzmen et producteurs hip-hop et électroniques, chacun enrichissant par ces échanges sa propre création. « Évidemment, Gilles Peterson compte beaucoup — il faisait tourner mes compositions il y a déjà dix ans. Puis il y a des artistes comme Four Tet et Floating Points, qui insèrent nos enregistrements jazz dans leurs DJ sets. L’émergence d’une nouvelle scène de jazz londonienne est due à cela, autant qu’au fait que les musiciens de jazz ont appris comment adapter leur jeu à l’auditoire, comment les inviter à danser lorsque le contexte s’y prête. Ce n’est pas arrivé du jour au lendemain, ça a été un long processus, mais ça porte ses fruits aujourd’hui. »