Charlotte Gainsbourg, la chanteuse invisible (et à peine audible)

De grands carrés aux contours lumineux nous cachent Charlotte Gainsbourg, qui s'est produite au MTelus mardi soir.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir De grands carrés aux contours lumineux nous cachent Charlotte Gainsbourg, qui s'est produite au MTelus mardi soir.

Motif électro, pulsion sourde : le ton est donné. De grands carrés aux contours lumineux nous cachent Charlotte Gainsbourg. La musique enterre l’évanescente voix de Charlotte Gainsbourg. Ne pas savoir (pour avoir lu le texte dans le livret) que Lying to You s’adresse au défunt papa Serge Gainsbourg — en mots plutôt douloureux —, on se demanderait ce qu’il y a dans ces phonèmes. Pas un traître mot n’est compréhensible. Pas moyen de lire sur ses lèvres non plus. Elles sont où, ses lèvres ? Elle est où, Charlotte Gainsbourg, dans ce spectacle de Charlotte Gainsbourg ?

Tout au long de la deuxième chanson, Ring A Ring O’Roses, la partie de cache-cache continue. Invisible Charlotte, ou presque. Éclairages par l’arrière pendant l’autoflagellante I’m A Lie, pour être certain que la vedette de la soirée ne soit perceptible qu’en ombre chinoise. Chante-t-elle en français ou en anglais ? Les deux, d’après le livret de Rest, l’album dont ce spectacle est très majoritairement issu. Je ne le saurais pas autrement.

Ah ! Tiens ! Voici une chanson d’un autre album, l’excellent IRM : on reconnaît Heaven Can Wait. On peut même chanter la mélodie, qui fait un peu Bananarama dans le genre (il manque les deux autres filles et la chorégraphie, et les couleurs, sinon c’est pareil). Songbird In A Cage suit, avantageusement : c’est la chanson que Paul McCartney a écrite pour Charlotte pour le dernier album, et le constat est patent : il y a vraiment une mélodie, des variations. La chanteuse demeure en retrait, mais la musique tient debout, pour ainsi dire, sans elle.

Mais où est donc Charlotte ?

Arrivé à Sylvia Says, le jet d’un projecteur de poursuite l’éclaire momentanément : des effets stroboscopiques la soustraient vite au regard, comme si l’on voulait nous punir de l’avoir entraperçue. On est aveuglés, jusqu’à imprimer du blanc sur les rétines (un peu comme chez l’ophtalmologiste durant un test). Fait-elle exprès ? Mais oui, mais oui, Charlotte Gainsbourg est timide et c’est chronique : on savait ça. Mais au point de ne pas exister dans son propre spectacle ? La caméra d’un bon réalisateur peut se servir de ces yeux baissés pour qu’on voie à l’intérieur d’elle, mais ici, au MTelus, mardi soir ?

Par moments, ça pourrait être un enregistrement, tant les mouvements des musiciens et de Charlotte nous sont interdits. Ça se danse, au moins, ces rythmes à la Donna Summer (époque I Feel Love) et le public se trémousse au parterre : que faire d’autre ?

Comparaisons inévitables

Pendant la première partie, pour deux chansons, Charlotte Cardin est venue rejoindre le joli mais fade Aliocha : difficile d’oublier cette voix forte, cette autre Charlotte qui remplissait l’espace tout naturellement. La fille de Serge et Jane, elle, s’ingénie à disparaître, corps et voix. Sommes-nous venus voir un show de rayons en folie, entrecroisés frénétiquement ? Pas moi : je suis venu à la rencontre d’une chanteuse et ses chansons certes dansantes, mais néanmoins sombres dans le propos, ces chansons de l’album Rest, dont elle a signé les textes, geste significatif.

Il faut attendre Kate, la chanson qui parle de Kate Barry, sa demi-soeur véritablement disparue, elle, pour que Charlotte, debout dans l’un des carrés, soit présente à elle-même et à nos yeux : c’est un moment magnifique, on aurait voulu tout le spectacle ainsi, en contact avec l’artiste. Laquelle retourne dans l’ombre pour Charlotte For Ever, chanson de son tout premier album, paru en 1986, écrit et réalisé par le fameux paternel. On mesure : le motif répété inlassablement fait son effet plus qu’efficace. C’est encore plus flagrant au rappel, quand elle ose l’inénarrable Lemon Incest. Ça cartonne. On en oublie la Charlotte de chair et d’os, décidément incapable d’être à l’avant-plan, sauf pour dire merci à la fin et déclarer que le spectacle est dédié à Kate. Il est beau son sourire, quand elle salue.

Je suppose qu’une telle proposition est à prendre ou à laisser. Faut croire que j’ai besoin de voir une chanteuse chanter. Faut croire que j’ai encore en tête les performances épatantes, enjouées, inclusives, des Clara Luciani et Juliette Armanet aux récentes Francos. Je les revois, quand je ferme les yeux. Charlotte Gainsbourg, c’est quand j’ouvre les yeux que je ne la vois pas. Perdue de vue, Charlotte Never Ever. Dommage. Vous me direz si elle se montre mercredi au même MTelus.