La chance rare d’une chanteuse rare

La chanteuse Cécile McLorin Salvant sera au théâtre Maisonneuve le 28 juin dans le cadre du Festival international de jazz de Montréal.
Photo: Mark Fitton La chanteuse Cécile McLorin Salvant sera au théâtre Maisonneuve le 28 juin dans le cadre du Festival international de jazz de Montréal.

Trois albums, deux trophées Grammy, toujours en tête de liste des palmarès critique ou public annuels du magazine Downbeat : à 28 ans, Cécile McLorin Salvant est bien installée en haut de l’affiche. Et elle mesure pleinement la rareté de la chance qu’elle a.

« Je le vis comme ça : une immense chance, disait-elle la semaine dernière en entretien. J’habite New York, je connais de plus en plus de musiciens et je comprends maintenant plus que jamais ce que ça représente d’essayer de faire son travail. Ça demande un énorme travail personnel, mais il y a aussi plein d’éléments extérieurs qui font que c’est parfois impossible d’arriver à en vivre. »

Pour elle, ce fut le contraire : tout est venu relativement facilement, et tout va en crescendo. Gagnante du prestigieux concours Thelonious-Monk en 2010, immédiatement adoubée par le trompettiste Wynton Marsalis, McLorin Salvant cumule depuis les honneurs, les fleurs et les éloges.

Encore cette semaine, les critiques internationaux de Downbeat — la référence jazz — lui ont décerné les titres de chanteuse de l’année et de disque de l’année (Dreams and Daggers, un album double enregistré en concert et sorti à l’automne).

Plusieurs raisons à cette unanimité. Sur disque, son jazz classique dans l’approche révèle une formidable maîtrise de tous les registres — McLorin Salvant a été formée en chant classique —, des inflexions subtiles, un grain de voix qui s’imprime directement dans le cortex. Sur scène, on ajoute des qualités d’interprétation rares : elle plonge dans chaque chanson pour donner vie aux textes et aux émotions sous-jacentes. Au Upstairs en 2013 ou à L’Astral en 2014, ce fut chaque fois quelque chose comme une redéfinition du concept de charisme artistique.

Mais on ne trouvera nulle trace de prétention chez Cécile McLorin Salvant. « Je crois que les choses se sont alignées d’une certaine manière qui fait que ça s’est passé relativement facilement pour moi », dit-elle simplement. « Ça a fait en sorte que j’ai toujours pu travailler sur la musique en premier, approcher ça comme un effort artistique et non pas commercial. Je n’ai pas eu à trop penser à ma carrière, et ça aussi, c’est une grande chance — c’est devenu rarissime de pouvoir aborder la musique comme ça aujourd’hui. Je fais ce que je veux et j’ai l’espace et le temps pour développer musicalement des choses qui ne sont pas forcément mainstream. »

Des attentes

Cette liberté d’action a toutefois un prix : la pression qui vient avec les attentes, tant des producteurs que du public. « Je jongle avec ça : comment satisfaire le public qui est venu entendre certaines chansons tout en testant de nouvelles choses qui me permettent de ne pas m’ennuyer ? » demande celle qui a grandi aux États-Unis avec un père haïtien et une mère française.

D’autant, ajoute-t-elle, qu’il y a un carcan associé au fait d’être une « chanteuse jazz ». « Les gens ont des attentes. Plusieurs viennent en se disant que ce sera une belle soirée romantique, en amoureux. Ils attendent une certaine chose, et ce n’est pas nécessairement ce qui m’inspire, moi. J’aime l’humour noir, les choses un peu obscures. Je n’ai pas envie de célébrer l’amour chaque fois. Ce n’est pas obligé d’être mon rôle. »

C’est d’ailleurs une de ses forces : quand elle ne chante pas ses propres compositions, McLorin Salvant choisit avec grand soin le répertoire qu’elle interprète. Elle puise aux racines profondes du jazz — celles imbriquées au blues — pour dénicher des perles inconnues.

« Pour chaque chanson, je peux dire exactement le moment où les paroles ont fait que j’ai eu envie de la chanter. En général, ça a à voir avec des questions d’identité, ou de perception. Et il y a beaucoup d’humour ou d’ironie, parce que j’aime qu’il y ait plus d’un sens à une chanson. C’est ce qui m’intéresse et me passionne. »

Elle donne elle-même le contre-exemple : La vie en rose, popularisée par Édith Piaf et que McLorin Salvant a enregistrée pour un projet. « Il n’y a rien pour moi dans cette chanson, dit-elle. Je ne m’accroche à rien. C’est une jolie chanson, mais ce n’est pas du tout ce que je cherche à chanter. C’est beau, c’est mignon et c’est doux. Mais c’est très difficile de trouver un angle à ça quand on s’intéresse à des choses qui mettent ces idées [sur l’amour] à l’envers. »

Des lignes comme « dès que je l’aperçois / alors je sens en moi / mon coeur qui bat », très peu pour elle. « J’aime mieux me pencher sur des chansons racistes ou sexistes, qui soulèvent des questions — par exemple sur le fétichisme des femmes noires, le blackface, ou l’emprise des femmes blanches et blondes [comme image de référence de la beauté]. »

Club ou salle ?

À Montréal, elle sera accompagnée d’Adam Birnbaum au piano — qui n’est pas son pianiste habituel. Le répertoire « restera un mélange de standards, de pièces originales, de chansons hors du commun, d’histoires de vaudeville ou de vieux blues », dit-elle.

Après avoir « fait » le Upstairs (80 places) et L’Astral (environ 320 places assises), McLorin Salvant se frottera cette fois aux 1450 sièges du théâtre Maisonneuve. Une ampleur de salle qui est devenue habituelle pour elle — et un peu à son désarroi, d’ailleurs. « J’aimerais bien amener cette ambiance de club jazz dans les salles que je fais. J’aime l’intimité d’un club, le fait qu’on peut toucher le public, on les voit, on se regarde, on est très proches physiquement. Dans une salle, il y a un effort supplémentaire à faire pour se rapprocher du public, c’est parfois plus difficile. Mais je suis consciente de la chance que j’ai, aussi, de faire de grandes salles, alors… »

Cécile McLorin Salvant

En spectacle le 28 juin à 20 h au théâtre Maisonneuve dans le cadre du Festival international de jazz de Montréal.