L’arte del mondo et le sourire de la musique

L’ensemble l'arte del mondo
Photo: Preuser Design L’ensemble l'arte del mondo

Plusieurs heureuses initiatives lors de cette soirée d’un festival Montréal baroque 2018 consacré à Händel. La première était de tenir le concert dans la jolie petite église au toit rouge en face de la Maison symphonique, un cadre intime très adapté aux oeuvres, le public entourant l’orchestre. Ce lieu avait d’ailleurs un temps été utilisé par I Musici pour ses concerts en journée.

La seconde était évidemment l’invitation faite à l’arte del mondo, l’orchestre baroque créé par Werner Ehrhardt (voir Le Devoir du samedi 16 juin), leader du Concerto Köln de 1985 à 2004. La ville allemande de Cologne est un vivier d’orchestres baroques et de personnalités fortes, puisque, outre l’arte del mondo et Concerto Köln, il y eut aussi, jusqu’en 2008, Musica Antiqua Köln, l’ensemble de Reinhardt Gobel.

Diriger entre la musique

Le programme instrumental était le second de trois concerts de l’arte del mondo dans le cadre du festival, entre la soirée vocale d’ouverture, jeudi, et un programme plus intimiste, samedi. Il était curieusement affublé du titre de « drame » pour instruments, alors que le drame affleurait relativement peu dans les oeuvres choisies.

L’oeuvre en ouverture, le Concerto grosso opus 6 no 5, ne manquait pas de susciter quelques interrogations. Certes, on notait la touche légère, la transparence, un peu comme une aquarelle par rapport à la tonicité et aux traits en eau forte des Violons du Roy et Bernard Labadie il y a trois semaines à la salle Bourgie.

L’ensemble, mené par la Konzertmeisterin de la veille, trouvait petit à petit ses repères, mais apparaissait alors en retrait par rapport aux souvenirs laissés ici par l’Akademie für Alte Musik Berlin et le Freiburger Barockorchester. Cela dit, pour en revenir à la comparaison (défavorable) avec l’Opus 6 no 5 des Violons du Roy et être fair-play avec les hôtes allemands, il est délicat pour le critique de comparer un orchestre entendu à cinq mètres dans une église avec un ensemble écouté du balcon de la salle Bourgie.

L’impression évolua petit à petit au fur et à mesure d’un concert mené crescendo et pris en main par Werner Ehrhardt, du 1er violon, à partir du concerto de Marcello. Il était fascinant d’observer (Marcello, 3e mouvement) comment Ehrhardt « dirige » en fait, même lorsque l’orchestre ne joue pas, en mimant avec son corps et son faciès la pulsation générale.

L’arme du sourire

Imparfait en raison de quelques mineures scories du jeu du soliste, mais fort intéressant dans le contexte, le Concerto pour orgue op. 4 no 5 montrait à quel point la nature même des concertos pour orgue de Händel a été dévoyée par les enregistrements (orgues et orchestres tous trop gros) jusqu’à la gravure révélatrice de Chorzempa et Schröder (Philips) dans les années 1970, magnifiquement relayée depuis par Nicholson-Goodman (Hyperion) et, surtout, récemment Richard Egarr (Harmonia Mundi). Avec les bonnes proportions et les bonnes couleurs viennent aussi la souplesse et le naturel des phrasés. À ce propos, le discret mais plus qu’excellent travail de la violoncelliste Linda Montcheva en symbiose avec l’organiste Massimiliano Toni est à noter dans cette oeuvre.

Werner Ehrhardt nous avait promis une excellente hautboïste en Susanne Regel. Elle le fut, avec sa superbe sonorité et son émission égale, sans à-coups. Le mouvement lent du Marcello fut bissé en fin de concert.

Mais le moment fort fut de très loin le Concerto grosso en ré majeur d’Evaristo Felice Dall’abaco (1675-1742), exact contemporain de Händel, mais encore plus inventif et pétillant, notamment dans un surprenant Allegro e spiccato. Dans Dall’abaco, une ancienne découverte d’Ehrhardt le défricheur, la recette de l’arte del mondo était claire. Il suffisait d’ouvrir les yeux : tous les musiciens souriaient en jouant. Cette dimension heureuse et ludique passait évidemment dans la salle. L’Aria cantabile montrait comment la musique se construisait parfois à cette époque en couches sonores à partir des dessus (violons), alors que la musique symphonique romantique naît des graves. Quant aux allegros finaux, ils furent une leçon qui sera, j’espère, méditée par certains musiciens d’ici. L’approche, certes physique et mordante, ne virait jamais à la tension crispée.

C’est cela la leçon musicale souriante de l’arte del mondo. Voilà des musiciens qui n’ont rien à prouver, ne prétendent rien et n’imagineraient même pas un instant se faire valoir à travers la musique. Ils ont, à cet égard, recueilli un juste triomphe.

Dramma per Molti Istromenti

Händel : Concerto grosso pour cordes op. 6 no 5. Concerto pour orgue op. 4 no 5, Concerto pour hautbois HWV 287. Marcello : Concerto pour hautbois en ré mineur. Dall’abaco : Concerto grosso op. 5 no 6. Massimiliano Toni (orgue et clavecin), Susanne Riegel (hautbois), l’arte del mondo, violon et direction Werner Ehrhardt. Église St. John the Evangelist, vendredi 22 juin.