Le triomphe de l’aléatoire

Une musique bien menée par le chef Matthias Maute qui semblait plus tempéré qu’à l’habitude à la tête d’un excellent orchestre.
Photo: Bill Blackstone Une musique bien menée par le chef Matthias Maute qui semblait plus tempéré qu’à l’habitude à la tête d’un excellent orchestre.

Ce fut fort beau à la surface des choses, mais ce fut aussi complètement abracadabrantesque. « Pour la première fois à Montréal, le dernier des grands oratorios de Händel », clame la première phrase du programme. Certes, c’était bien la musique de The Triumph of Time and Truth, le dernier des oratorios de Händel (1757-1758), mais une oeuvre amputée d’une heure de musique et, surtout, coupée jusqu’à la défiguration dramatique la plus absolue. Dans un tel cadre, il aurait été plus légitime de parler d’extraits, de « large sélection » ou de morceaux choisis.

Aspects musicaux intéressants

Mais commençons par les points positifs, et ils sont innombrables. La musique présentée fut splendide. Händel (et son disciple qui l’a aidé dans la tâche alors qu’il était devenu aveugle) a puisé et recyclé un peu partout dans son oeuvre. D’ailleurs The Triumph of Time and Truth est la troisième mouture de Il trionfo del Tempo e del Disinganno, un oratorio de sa période italienne (1707), qu’il avait déjà transformé en 1737 en Il trionfo del Tempo e della Verità.

Il y a dans l’ultime Triumph of Time and Truth des moments stylistiquement très épars mais remarquables, tels le choeur d’ouverture avec solistes du 2e acte ; la scène picturale où le Plaisir en appelle aux Dryades ; le choeur de la chasse ou l’air de défaite du Plaisir avec ses accents presque vivaldiens. Bref, une fort belle musique.

Une musique bien menée aussi par un Matthias Maute qui semblait plus tempéré qu’à l’habitude à la tête d’un excellent orchestre, d’un choeur solide et d’une brochette de solistes biens choisis avec une Myriam Leblanc resplendissante de pureté vocale en Beauté (sublime air « Ever flowing tides of pleasure… »), Shannon Mercer, qui a gagné en ampleur vocale, mais au détriment de la prononciation, Leandro Marziotte, un contre-ténor inconnu ici avec un superbe timbre, Charles Daniels, toujours excellent, et Geoffroy Salvas, bien trop jeune pour incarner le Temps, mais admirable.

L’improbable salmigondis

Cela étant dit, venons-en à tout ce qui n’allait pas, c’est-à-dire à l’amputation d’une oeuvre transformée en un incompréhensible et improbable salmigondis.

Il sera peut-être utile d’expliquer aux auditeurs ce qu’ils étaient censés comprendre, puisque The Triumph of Time and Truth est tout sauf de la musique pure. C’est une oeuvre moralement édifiante qui repose sur un livret, sur une histoire avec des personnages qui ont des rôles. Or les coupures dans les Actes II et III étaient telles que l’on n’y comprenait plus rien.

Voici donc, en résumé, ce que vous avez manqué et pourquoi la violence du traitement infligé par Matthias Maute à Händel tient de la pure et simple défiguration.

Ce qu’il faut savoir à la base, c’est que deux équipes de deux joueurs se disputent sur scène l’âme de la Beauté. L’une est constituée du Plaisir et de la Duplicité et elle affronte le Temps et le Conseil. Au bout du compte, la Beauté va fuir la futilité et les plaisirs fugaces pour trouver dans la contemplation une élévation durable. Le Temps va donc gagner la partie.

The Triumph of Time and Truth raconte donc la lutte de deux équipes qui tournoient autour du personnage de la Beauté. Thomas Morell, le librettiste, a soigneusement agencé et équilibré l’action de The Triumph of Time and Truth et le problème des coupures est de rendre l’action opaque et les personnages inconsistants.

L’Acte I s’en tire avec des dommages a priori anecdotiques, mais tout de même notables. Un air du Plaisir est supprimé avant le « Come, Come, live with Pleasure » de la Beauté. Mais il y a là, surtout, la première courte apparition de la Duperie, qui établit clairement les « équipes » Plaisir-Duperie contre Temps-Conseil. En supprimant le récitatif, la Duperie n’arrive qu’en fin d’acte et on ne sait pas vraiment qui elle est. Autre problème : l’Acte I ne se termine pas par une intervention du choeur avec la Duperie, mais avec un numéro du choeur avec le Temps. Ce n’est pas un détail, car le choeur d’ouverture de l’Acte II répond à ce choeur de clôture du I.

De Charybde en Scylla

C’est à partir de l’Acte II que les choses déraillent, après le choeur de la chasse et la convocation des esprits de la forêt par le Plaisir. De ce moment-là jusqu’à la fin, les critères déterminants semblent avoir été : en finir au plus vite et choisir la plus belle musique au détriment de la logique dramatique.

Dans la version Maute, le Conseil chante « Les mortels croient que le Temps est endormi ». Mais cet air ne fait sens qu’après une offensive importante de la Duperie pour tenter la Beauté et l’amener vers le Plaisir. La Beauté implore alors « Come, O Time » et le Conseil lui répond.

À cet air, Maute enchaîne un air de la Duperie « La mélancolie est une folie » qui est grosso modo un éloge du Carpe Diem, mais n’a de sens que par rapport à l’intervention du Temps, qui commence à convaincre la Beauté et provoque le Plaisir, qui revient à la charge.

Quand bien même on admettrait toutes les autres, la coupure la plus dommageable de toute la soirée, la coupure vraiment impossible, est celle après cet air « La mélancolie est une folie », car le Temps répond immédiatement au Carpe Diem de la Duperie par un « What is the present hour ? » et c’est l’instant clé où le coeur de la Beauté balance dans la plus totale indécision.

L’air du Conseil « On the valleys » est certes très beau, mais comme souvent chez Haendel ou Mozart, l’action se passe dans les récitatifs et les leçons de l’action sont tirées dans les airs. Évacuer les récitatifs, c’est éradiquer la lisibilité de l’action. Là aussi, un récitatif impliquant le Temps, la Beauté et le Conseil mène de l’air du Conseil au choeur final du II, qui est une réponse éclairée au Carpe Diem. Ce choeur final est incompréhensible dans le nouveau contexte.

Par ricochet, l’accumulation des coupures évacue tout simplement des 2e et 3e actes le Temps. Ce grand vainqueur de l’oeuvre l’est sans doute par contumace à Montréal ! La Beauté, objet de tout le ramdam, est aussi oubliée dans la version québécoise. Elle revient in extremis chanter un air à la fin.

L’Acte III, qui comporte 16 numéros dans la version 1757 et 17 dans celle de 1758 en garde 6. Maute a la très bonne idée de reprendre le choeur d’ouverture (une ode au Temps) après le pompeux Hallelujah qui entérine la recherche du plaisir spirituel, mais le sens de l’Acte III est illisible. Il débute avec Morell et Händel par un dernier violent assaut de la tentation. L’air de la Duperie est la conséquence d’un « Tempt me no more » de la Beauté. De même, l’air du Plaisir, superbe, certes, n’est pas le haut fait de l’Acte III. C’est un air de défaite après une admirable confrontation avec la Beauté (« Pleasure, now I leave ») et qui fait suite à un air de victoire du Temps (rappelez-vous, celui qui gagne la partie, mais qui a disparu à la cafétéria à mi-combat) : « Grateful are the tears that flow ».

Après tout cela, je n’ai qu’une question : comment peut-on oser prétendre avoir donné, jeudi 21 juin 2018, la première montréalaise de The Triumph of Time and Truth de Händel ?

The Triumph of Time and Truth

Oratorio de Georg Friedrich Händel. Myriam Leblanc (soprano, la Beauté), Shannon Mercer (soprano, la Duperie), Leandro Marziotte (contre-ténor, le Conseil), Charles Daniels (ténor, le Plaisir), Geoffroy Salvas (baryton-basse, le Temps), Ensemble vocal Arts-Québec, L'Arte del Mondo, Caprice, Matthias Maute. Chapelle Notre-Dame de Bon-Secours, jeudi 21 juin 2018.