L’art de la détente

Le compositeur Patrick Holland, ou Project Pablo, rentre tout juste d’une tournée européenne.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Le compositeur Patrick Holland, ou Project Pablo, rentre tout juste d’une tournée européenne.

Juste à temps pour le début des vacances d’été, voici… l’anti-hit estival. Come to Canada You Will Like It, le premier album officiel du compositeur, DJ et directeur d’étiquette Project Pablo, est une invitation à s’étendre dans un hamac pour se reposer les méninges avec des grooves lambins et désarmants de simplicité. Des breakbeats lents servis avec de primitifs motifs jazzés, du house paresseux, le tout nappé d’effets dub engourdis. Un disque à l’arrière-goût de popsicle à la banane qui n’a qu’une fonction : favoriser le farniente.

Patrick Holland rentre tout juste d’une tournée européenne. À peine le temps de faire une brassée de lavage, les valises devront être faites à nouveau, puisqu’il y retourne dans une semaine. « Un peu de temps là-bas, un peu de temps ici, ce sera comme ça tout l’été, puis je pars en tournée en Australie et en Asie », dit le Montréalais, qui nous a invités dans sa cour au coeur du Mile End.

Les moments à la maison sont précieux. Sa quête de repos, loin des planchers de danse qu’il enflamme depuis cinq ou six ans avec sa vision singulière du house, « surtout en Europe — je ne joue pas souvent ici, finalement ». Qu’est-ce qu’il écoute lorsqu’il a envie de décrocher ? Ça : les grooves moelleux de son premier album solo, Come to Canada You Will Like It, qui paraît aujourd’hui. « J’ai fini de composer ces chansons il y a deux ans, j’ai terminé le mix l’an dernier, explique-t-il. Pendant longtemps, je l’ai écouté en me disant que peut-être un jour je pourrais le sortir… »

C’est un disque de musique très passive, un peu comme de la muzak. C’est justement la critique que les gens me font : ça sonne comme de la musique d’ascenseur — et c’est très bien comme ça.

 

Du repos... et du recul

Que cet album de musique lounge et house devienne son tout premier album solo est quelque part révélateur de la personnalité de Holland, un gars affable et plein d’esprit qui a grandi sur la bucolique Bowen Island, en banlieue de Vancouver, localité de 3600 habitants accessible seulement par traversier.

Ça l’amuse : après avoir édité des « bangers », des bombes house subtiles et efficaces sur une panoplie d’étiquettes (la new-yorkaise Let’s Play House, les britanniques Magicwire et Technicolor, pour ne nommer qu’elles), la logique aurait voulu qu’il lance un premier album fidèle aux styles et à l’énergie qui l’ont fait connaître, un son très inspiré du style britannique de la fin des années 1990, quelque part entre le techno et le deep house. Mais il n’en a cure, de la logique ; tout ce qu’il veut en ce moment, écrivions-nous, c’est du repos.

« Ces dernières années, tout ce que j’ai lancé, c’est du gros house charnu ; j’avais envie de prendre un peu de recul par rapport à ça en offrant quelque chose de différent. C’est un disque de musique très passive, un peu comme de la muzak. C’est justement la critique que les gens me font : ça sonne comme de la musique d’ascenseur — et c’est très bien comme ça », avoue Patrick Holland, sourire en coin. « Les gens me font cette critique comme si je ne l’avais pas réalisé. Bien sûr que je le sais : c’est exactement ce que je voulais, faire autre chose que des bombes de planchers de danse. »

Muzak est trop péjoratif ; disons que ça ressemble à ce que les anglophones appellent de la « library music » — de la musique libre de droits, un truc généralement instrumental et légèrement groovy qui peut servir de musique de générique de téléroman d’après-midi comme de bruit de fond de salon de pédicure. Patrick adore — les collectionneurs de rares grooves aussi. « À l’époque, il y avait pas mal de producteurs italiens de disco et de vieux house qui faisaient de cette musique », relève Project Pablo.

Tout est dans les détails

Or, « faire de la musique simple, c’est beaucoup plus compliqué qu’on peut se l’imaginer », insiste-t-il. La preuve est dans le pudding : en portant attention aux chansons, leurs détails fascinent. La face A est plus lente, succession d’harmonieuses et hypnotiques boucles funky rappelant les premières compilations de breakbeats de DJ Food, éditées par Ninja Tune au début des années 1990. La face B relève le tempo, s’évade timidement dans la danse et lève le voile sur le flair de Holland pour les grooves qui envoûtent — les irrésistibles lignes de basse de Nanana et To Sealeigh and Back, par exemple.

Le son des percussions frappe : on dirait le son d’un batteur live, enregistré en studio. Poudre aux yeux, c’est du synthétique. « Je suis batteur de formation ; je sais quel genre de feeling je voulais reproduire. J’ai ajusté le son de chaque petit rythme, ça a pris un temps fou avant d’arriver à ce résultat naturel. » Le reste des sons, guitares, piano, claviers, violons, est extrait d’un seul instrument, son fidèle synthétiseur Yamaha DX7. Ses « solos » de clavier sont particulièrement cocasses : « C’est un peu une blague — je ne suis pas un très bon claviériste, en partant, mais c’est aussi joué sourire en coin. » Comme pour les sons percussifs, les notes de clavier sont toutes traitées à nouveau en studio, « comme une version dub de la piste originale ».

Dernier trait d’esprit du disque : sa pochette. Une aquarelle illustrant un ciel bleu, le soleil, une maison de campagne, quelques animaux, que Patrick avait faite à l’âge de sept ans et que ses parents ont conservée. Le titre de l’album était aussi l’intitulé du dessin. « Je savais qu’un jour j’allais utiliser ce dessin, et ce titre, pour un de mes albums. Évidemment, le contexte politique donne un nouveau sens au titre : Come to Canada You Will Like It. C’est drôle comme le monde a tendance à regarder le Canada, tu ne trouves pas ? Le stéréotype du pays où tout est cool — ce qui n’est pas tout à fait le cas, à mon avis. Encore, il y a un peu d’ironie dans ce titre… »