Pour que résonne la mémoire des asservis

SLAV, c’est le talent scénique de Robert Lepage et la voix incomparable de Betty Bonifassi, accompagnée de six choristes. C’est une odyssée théâtrale à travers les chants traditionnels afro-américains, des champs de coton aux chantiers de chemins de fer, des chants d’esclaves aux chansons de prisonniers.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir SLAV, c’est le talent scénique de Robert Lepage et la voix incomparable de Betty Bonifassi, accompagnée de six choristes. C’est une odyssée théâtrale à travers les chants traditionnels afro-américains, des champs de coton aux chantiers de chemins de fer, des chants d’esclaves aux chansons de prisonniers.

« No more my Lawrd / I will never / Turn my back / No more, no more… » No More my Lawrd, authentique chant d’esclave afro-américain glané par le musicologue Alan Lomax dans son travail de terrain au XXe siècle. No More my Lawrd, repris en version électro par Betty Bonifassi au Centre Phi en 2013, puis sur disque en 2014, puis à nouveau dans le spectacle et le disque intitulés Lomax, en version roots. Et revoilà No More my Lawrd, mais rien qu’avec des voix, celles de Betty et de six choristes québécoises, dans le cadre de SLĀV. Une odyssée théâtrale à travers les chants d’esclaves, spectacle théâtral mis en scène par Robert Lepage et présenté au TNM à partir de mardi 26 juin prochain, en figure de proue de la programmation du Festival international de jazz de Montréal.

La question se pose : combien de fois le chant d’esclaves devra-t-il être repris pour être entendu ? Autant de fois qu’il faudra, comprend-on. No More my Lawrd, ce n’est pas Ol’ Man River dans le film Showboat, disons. Personne ne niera l’impact d’un Paul Robeson chantant les mots puissamment évocateurs d’Oscar Hammerstein sur l’immortelle mélodie de Jerome Kern en 1936, mais il y a quelque chose de terriblement actuel dans ce chant naguère scandé dans les champs de coton du Mississippi. Il se trouve qu’en 2018, l’histoire de l’esclavagisme aux États-Unis d’Amérique connaît un nouveau chapitre d’infamie. No More my Lawrd, chantent les esclaves mis en scène dans SLĀV ? Oui, encore. Par la force des événements, le SLĀV de Lepage et Bonifassi avec Ex Machina s’enracine dans le passé pour mieux s’ancrer dans le présent. Des voix DOIVENT s’élever à nouveau. No More my Lawrd.

Nouvelles formes, vieux refrain

Impossible de faire autrement, à l’heure où des enfants de migrants sont concentrés dans des camps et confinés dans du fil de fer, pas si loin au sud de chez nous. « No more my Lawrd », hurlons-nous. « C’est certain que ça parle à aujourd’hui », convient volontiers Lepage. « Ça parle même très fort », renchérit Betty Bonifassi, qui parle elle-même très fort. On est tous les trois — Robert, Betty et moi — sur la petite scène des conférences de presse, salle Stevie-Wonder au deuxième étage de la Maison du jazz. Éclairés comme s’il y avait un public et des caméras. De la télé sans télé, presque. Drôle d’impression d’être sur la sellette. C’est plutôt… théâtral.

Robert Lepage exprime sa pensée avec le débit et la clarté d’un Louis Jouvet dans sa grande tirade du film Entrée des artistes. « Moi, je crois que tout s’explique par l’éducation, par la connaissance de la culture. Il y a une grande chose : Trump a été élu par les gens les moins éduqués. Des gens qui ne sont pas plus cons que les autres, mais moins instruits : c’est toujours pareil, moins tu as de connaissances, plus t’as peur. Et plus t’as peur, plus t’as de risques d’être asservi. Trump fait peur à ces gens-là pour mieux les rassurer, et mieux les asservir. »

« Le pouvoir prend sa force par l’asservissement », résume Betty Bonifassi. « J’ai beaucoup travaillé en Russie, continue Lepage sur sa lancée. Les Russes, longtemps sous le joug d’un tsar, font la révolution. Le bolchevisme vire vite à la dictature et au fascisme, et les Soviétiques vivent un asservissement peut-être pire que sous les tsars. À un moment donné, le mur de Berlin tombe, le communisme s’effondre, la Russie redevient la Russie. Les Russes sont-ils enfin libres pour autant ? Après une période de flottement revient ce besoin de se faire dire quoi faire, quoi dire, à coups de pied dans le cul. Arrive un Poutine, qui a réponse à tout. »

Culture de l’asservissement

C’est culturel, souligne Robert Lepage : il y a une « culture de l’asservissement ». Un frisson passe dans la salle vide quand l’homme de théâtre lâche ces mots. Brrr. Tant de gens à travers le monde, asservis par habitude ? Parce que c’est plus familier que la liberté, trop porteuse d’inconnu ? Constat terrible. Y sommes-nous condamnés ? Comment sortir de ce cycle infernal du pouvoir à la place du pouvoir ? Que peut le théâtre là-dedans ? La difficulté, pour Betty Bonifassi, est que « la communication est coupée, à un moment de l’humanité où, pourtant, on vient de se rejoindre par la technologie ». Comment se parler, telle est la question. « C’est un problème de mémoire, répond Lepage. Tout ce qu’on crée devrait être la mémoire d’une époque. Et si on ne souvient pas de la manière dont l’esclavagisme, le fascisme, le totalitarisme se mettent en place, on est perdus. La création culturelle doit servir massivement à ça : rappeler aux gens comment les choses se sont passées, pourquoi ça s’est passé. C’est pour ça qu’on fait SLĀV. »

Le chant, ensemble, c’est ce que l’humain fait depuis toujours pour se re-tuner. Je pense qu’il me fallait d’autres voix, je ne pouvais pas chanter seule.

« Ça prend des artistes pour dire, oui, mais, attends un peu ! Ça prend des artistes pour raconter l’histoire à travers l’art, pour dire qu’après l’abolition de l’esclavage par Lincoln, ça a été remplacé par les prisons fédérales qui ont créé une autre façon de contenir et de réprimer la liberté. Les gens n’ont pas idée de toutes les incarnations de l’esclavagisme. » Est-ce que ça prend un Robert Lepage ? Betty Bonifassi y a mis pas mal d’années de sa vie, en recherche, disques et spectacles. « Le chant, ensemble, c’est ce que l’humain fait depuis toujours pour se re-tuner, explique à son tour la chanteuse. Je pense qu’il me fallait d’autres voix, je ne pouvais pas chanter seule… »

Et le spectacle, comprend-on aussi, devait changer de scène. Et impliquer un Robert Lepage pour donner au propos son fil narratif. « Un artiste de chanson arrive avec un set list, qui est déterminé par le groove, par la façon dont les chansons se suivent. Au théâtre, il y a un prologue, une montée dramatique, un épilogue, tout ça. On met les chansons dans leur contexte historique, on crée des situations dramatiques qui viennent expliquer sans trop expliquer. Pour SLĀV, on suit en filigrane l’histoire d’une jeune fille noire qui vient de Limoilou, qui fait une sorte de pèlerinage vers le sud, ce qui lui permet de découvrir ces chansons… Ça, c’est le théâtre. Mais le centre de l’affaire, c’est encore ce que faisait Betty dans la première version de son spectacle. » Betty Bonifassi acquiesce, contente de cette troisième étape, ce SLĀV qui ira en tournée, qui mènera son projet de chants d’esclaves au plus loin possible : « Les chansons suffisaient, dans les champs, comme mode de communication. Mais je crois que maintenant, pour communiquer vraiment, ça doit passer par une mise en scène intelligente et accessible. » Betty regarde Robert, qui est un peu gêné, mais content. Le monde est désormais à portée de leur caisse de résonance.

SLĀV. Une odyssée théâtrale à travers les chants d’esclaves.

Robert Lepage, Betty Bonifassi et Ex Machina. Au TNM à partir du 26 juin, dans le cadre du FIJM.