Bruno Laplante, le sauveur de patrimoine

Bruno Laplante a toujours mis des compositeurs québécois à son répertoire: «J’ai fait le tour du monde, chantant dans 40 pays. Je n’avais pas d’éditions disponibles, mais partout je chantais deux mélodies de Calixa Lavallée, le cycle Éluard de Clermont Pépin et quelques mélodies drôles de Lionel Daunais.»
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Bruno Laplante a toujours mis des compositeurs québécois à son répertoire: «J’ai fait le tour du monde, chantant dans 40 pays. Je n’avais pas d’éditions disponibles, mais partout je chantais deux mélodies de Calixa Lavallée, le cycle Éluard de Clermont Pépin et quelques mélodies drôles de Lionel Daunais.»

Qu’est-ce qui rassemble Victorin Joncières, Max D’Ollone et Charles-Simon Catel d’un côté, Achille Fortier, Emiliano Renaud et Lionel Daunais de l’autre ? L’œuvre de ces six compositeurs — trois Français, trois Québécois — a croisé le chemin de personnes volontaires, convaincues par l’importance patrimoniale de la musique et de l’histoire musicale d’une nation.

La comparaison s’arrête là. À la volonté et au courage. À une même efficacité aussi, à la mesure, disproportionnée, des moyens des promoteurs impliqués. La Française Nicole Bru, multimillionnaire, a acheté un palais à Venise et y a installé la Fondation Bru Zane, qui restaure des partitions romantiques françaises oubliées et édite des disques. Le Québécois Bruno Laplante, baryton, qui fêtera ses 80 ans le 1er août, ressuscite notre patrimoine dans l’anonymat de sa maison à Québec.

Les Éditions du Nouveau Théâtre musical, qu’il mène avec son épouse France Duval, comptent plus de 100 titres, des œuvres qui, sans lui, dormiraient dans des bibliothèques et sont désormais accessibles à tous les musiciens. « C’est ma mission de sortir des compositeurs de l’ombre », résume Bruno Laplante, interrogé par Le Devoir.

Bruno Laplante, bien connu des mélomanes de toute la francophonie à travers sa dizaine de disques de mélodies françaises rares pour l’étiquette Calliope, est un enthousiaste jovial, pas du genre à se plaindre. Mais il ne peut qu’en être réduit à un amer constat : « En fait, c’est un travail de moine. J’ai l’impression d’être tout seul, comme un outsider. Il y a un ministère du Patrimoine ; je ne peux rien avoir. Il y a des associations de sauvegarde du patrimoine québécois ; je ne suis pas admissible. Je ne suis jamais admissible à quoi que ce soit. Je dois être un extraterrestre ! Je ne comprends pas que ces gens ne soient pas fiers de leurs musiciens. Cela fait 20 ans que je dis : “Soyez fiers de vos compositeurs !” »

Évangéliser… à Vancouver !

Il serait possible d’entamer des actions concrètes avec peu de moyens. « On dirait que je n’ai pas la vocation de faire de l’argent avec les éditions, mais il faudrait au moins que je puisse les faire connaître davantage », résume Bruno Laplante.

Exemple de bonne idée : « J’ai recensé les 50 écoles de musique majeures du Canada. Envoyer toute la collection coûterait 2000 $ par école. Si j’avais une subvention, je pourrais faire cela. » Autre idée : donner des classes de maître. « Comme à Vancouver pendant quatre ans : 95 % des élèves étaient anglo-saxons et, après une semaine, chantaient superbement des mélodies québécoises en français, avec style et diction. »

Si Bruno Laplante trouvait par ailleurs un bénévole passionné qui acceptait de dynamiser et de moderniser son site Internet, sûr qu’il serait aux anges ! Car les petits dons peuvent avoir de grands effets : « Comme je ne suis pas un éditeur très “commercial”, il m’est arrivé, à l’occasion, de donner des partitions. Au Conservatoire de Québec, je suis ainsi arrivé un jour avec une boîte qui contenait 100 partitions. Mais cela a porté ses fruits. Maintenant, il y a un concours de musique québécoise au Conservatoire de Québec ! Ça stimule. »

Bruno Laplante a toujours mis des compositeurs québécois à son répertoire : « J’ai fait le tour du monde, chantant dans 40 pays. Je n’avais pas d’éditions disponibles, mais partout je chantais deux mélodies de Calixa Lavallée, le cycle Éluard de Clermont Pépin et quelques mélodies drôles de Lionel Daunais. »

Les éditions, il les a démarrées par convenance personnelle : « Quand j’enregistrais pour Calliope, je payais quelqu’un pour me faire les transpositions de mélodies. Au milieu des années 1990, j’ai été mis en relation avec un copiste qui faisait cela sur ordinateur. » Or, Laplante avait en sa possession les Mélodies sur des poèmes de Verlaine d’André Mathieu, dont André Morin lui avait donné les manuscrits : « Ma pianiste en avait assez de s’arracher les yeux sur des pattes de mouches. La partition a donc été éditée pour mes besoins personnels. Mais je me suis pris au jeu en me disant : “Ces mélodies de Mathieu, c’est dommage qu’il n’y ait que moi qui les chante.” » Laplante a demandé la permission à la succession de Mathieu, qui, enthousiasmée par le résultat, lui a confié ensuite l’édition de l’œuvre pour piano.

Encore plus grand que Mathieu

Bruno Laplante a bien vite été gagné par cette vocation née de ses besoins personnels. Nombre de compositeurs oubliés lui sont ou lui ont été suggérés par des amis. Il avoue une tendresse particulière pour Emiliano Renaud (1875-1932). « Je savais que Gilles Potvin [l’emblématique critique du Devoir de 1961 à 1966 et de 1973 à 1985] avait une grande admiration pour Emiliano Renaud. Je suis allé aux archives de l’Université Laval. Emiliano Renaud, c’est encore plus grand qu’André Mathieu, c’est vraiment génial. Il a fait une carrière, joué au Wigmore Hall, enseigné à Bloomington au début de l’Université de l’Indiana. À New York, il a développé une méthode d’enseignement du piano sur disques ! »

Il y a aussi Lionel Daunais (1901-1982), « qui, outre les mélodies comiques, a composé de magnifiques mélodies sérieuses sur Éluard ou Tristan Klingsor » et Achille Fortier (1864-1939). « Achille Fortier m’a été suggéré par Réjean Coallier qui m’avait parlé de deux mélodies religieuses extraordinaires. Puis j’ai cherché davantage. En fait, connaissez-vous le malheur d’Achille Fortier ? Il demeurait à Saint-Clet et, un jour, alors qu’il se promenait avec son fils, il voit sa maison partir en fumée. Toute son œuvre a brûlé ! Seules neuf Mélodies de lui ont été retrouvées. Quand j’ai présenté Achille Fortier à Vancouver en 2015, des musicologues américains ont dit : mais c’est Fauré ! »

Même l’œuvre de Calixa Lavallée compte, selon Bruno Laplante, « deux ou trois mélodies qui ne jureraient pas à côté de Gounod ou de Berlioz ». Si l’on ajoute à cela Auguste Descarries, Omer Létourneau, Antoine Dessane et la douzaine d’autres noms du catalogue des Éditions du Nouveau Théâtre musical, « un interprète qui y croit et qui le veut pourrait programmer un concert entier de musique québécoise. Nous l’avons fait à Vancouver et cela fut très apprécié d’un public anglophone ».

Pour cela, il faudra aussi en passer par les interprètes : « Marc Boucher et Jean-Francois Lapointe m’achetaient tout, et Jean-Francois Lapointe a enregistré les Mélodies de Mathieu. Pour le reste, j’ai proposé des choses de façon un peu vague en envoyant des partitions à sept ou huit des principaux interprètes québécois. Certains m’ont répondu, d’autres pas. Karina Gauvin m’a même envoyé un chèque en disant qu’elle tenait à payer ses partitions et me remerciant de les lui avoir mises entre les mains. Mais je ne sais pas si ces chanteurs les ont interprétées. »

Peut-être la percée déterminante se fera-t-elle par l’œuvre pour piano. Après Mathieu, Bruno Laplante se jure de persuader Jean-Michel Dubé de s’attaquer à l’oeuvre d’Emiliano Renaud.

Concerts de la semaine

Festival d’été de la Maison Trestler. Début, mercredi, avec la pianiste Jeanne Amièle, seconde d’un plus que discret Prix d’Europe 2018. Jeanne Amièle sera associée à Simon Larrivière dans un programme russe. Le festival, qui se tiendra tous les mercredis jusqu’au 15 août, accueillera deux fois Alexandre Da Costa (4 et 25 juillet), le Trio de Vienne, le Quatuor d’Utrecht, le duo Charles Richard-Hamelin et Andrew Wan, Suzie LeBlanc et le pianiste Viktor Lazarov. Le 27 juin à 20 h, Maison Trestler, Vaudreuil-Dorion

Domaine Forget. Vendredi à 16 h, un « concert-apéro » permettra d’entendre le bassoniste Daniel Matsukawa, qui jouera avec le clarinettiste Stephen Williamson et le pianiste Philip Chiu le Trio pathétique de Glinka. À 20 h se déroulera le concert gala du stage de musique de chambre, encadré notamment par le violoniste Levon Chilingirian et le violoncelliste Marc Coppey. Samedi, les Violons du Roy collaboreront pour la première fois avec Nicolas Ellis, qui dirigera Charles Richard-Hamelin dans le concerto L’empereur de Beethoven. Les 29 et 30 juin à 16 h et 20 h, Domaine Forget, Saint-Irénée