Histoire de coeur et de «cash» pour Beyoncé et Jay-Z

Beyoncé et Jay-Z au musée du Louvre
Photo: YouTube Beyoncé et Jay-Z au musée du Louvre

Ne feignons pas d’être surpris. La parution inopinée, samedi dernier, de ce premier album en duo du plus prestigieux couple du showbiz américain, Beyoncé et Jay-Z, était télégraphiée depuis la diffusion par TMZ en 2014 des images de vidéosurveillance captées dans un ascenseur montrant la soeur de Queen Bey, Solange, péter un plomb au visage de l’adultère rappeur. Beyoncé et Jay-Z ont ensuite proposé chacun leur album solo vide-coeur, la première avec le ferme Lemonade en 2016, le second avec le contrit 4:44 l’an dernier. Conclusion logique et harmonieuse de l’épisode, Everything is Love est un disque nettement moins bon que la somme de ses parties.

De la première à la neuvième chanson, Everything is Love tourne autour de la relation maritale des deux icônes de la pop américaine. Les fans férus de magazines à potins seront sans doute captivés par les confessions, les piques de colère de Madame et les vannes qu’elle prononce à l’attention de Monsieur, notamment sur Lovehappy en fin d’album. Amusant tout ça, mais sans intérêt. La substance du propos de Everything is Love se cache plutôt dans le sous-texte : les deux y règlent leurs comptes, faisant front commun devant leurs opposants, parfois en les nommant directement, sinon par des rimes lourdes de sous-entendus.

Leurs langues fouettent la Ligue nationale de football américaine (NFL), qui avait offert à Beyoncé l’immense plateforme de son spectacle de la mi-temps du 50e Superbowl en 2016. Elle avait sauté sur l’occasion pour inaugurer son brûlot Formation, se posant ainsi en militante des droits des Afro-Américains. Les temps ont bien changé… depuis le geste de protestation du quart-arrière Colin Kaepernick et la colère du président Trump à l’égard des joueurs de la ligue.

Jay-Z avait publiquement appuyé l’athlète ; sur le premier extrait, Apeshit – la meilleure chanson de l’album, une collaboration avec Pharrell Williams et Quavo de Migos, sur une rutilante production trap –, il rappe : « I said no to the Super Bowl/You need me, I don’t need you », confirmant les rumeurs voulant qu’on l’ait approché pour assurer le spectacle de la mi-temps en février dernier. Plus loin, c’est l’organisation des Grammys qu’il raille : « Tell the Grammys fuck that zero for eight shit », rappelant qu’il est reparti bredouille de la dernière cérémonie.

La question des inégalités raciales s’immisce à nouveau sur Black Effect (une rythmique mi-trap mi-soul signée Cool Dre qui nécessitait la présence de Beyoncé pour lui donner un peu d’âme), où Jay-Z évoque la mémoire de Martin Luther King et de Malcom X, mais de manière encore plus intime sur le groove lent et minimaliste de Nice, elle aussi coproduite par Pharrell Williams.

Il s’agit là de la meilleure performance individuelle du rappeur sur l’album. Son texte le plus incisif, alors qu’il évoque de récents déboires juridiques reliés à son ancienne ligne de vêtements et, surtout, le travail de certains médias ayant couvert l’affaire en rappelant son passé de petit revendeur de drogue ayant grandi dans les HLM de Brooklyn : « After all these years of drug trafficking, huh/Time to remind me I’m Black again, huh ? ». Sur la même chanson, Beyoncé s’en prend à son tour à Spotify, rivale de la plate-forme Tidal cofondée par son mari et elle : « If I gave two fucks — two fucks about streaming numbers/Would have put Lemonade up on Spotify ».

Or, après l’amour, le second thème majeur du disque est l’étalage des richesses du couple, et le respect que leur statut privilégié impose. « Hundred million crib, three million watch, all facts », se vante Jay-Z sur Boss, une chanson aux tons funk sur laquelle le couple réserve ses attaques (voilées) à l’endroit des collègues du rap game – on devine que Drake et Kanye West se sentiront visés. Presque chaque chanson fait allusion aux comptes en banque bien garnis et aux avions privés qu’ils possèdent — notons au passage que le magnifique clip de la chanson Apeshit, chorégraphié par l’étoile belge Sidi Larbi Cherkaoui, a été tourné au musée du Louvre, avec entre autres la Joconde en arrière-plan. Comme symbole de prestige et d’opulence, on ferait difficilement mieux.

Ceux qui lèveront le sourcil devant cette propension du couple multimillionnaire à décrire ainsi leur vie luxueuse passeront malheureusement à côté de leurs motifs. Beyoncé et Jay-Z sont un symbole de la réussite des Noirs dans cette Amérique divisée, et ils le revendiquent avec fierté. Les rimes les plus puissantes de l’album sont servies par Beyoncé, sur la chanson Boss : « My great-great-grandchildren already rich/That’s a lot of brown children on your Forbes list ». Les Carter, symbole de réussite, symbole d’émancipation surtout pour les Afro-Américains, et le plus beau pied de nez qu’ils puissent faire à l’Amérique de Donald Trump. « I can’t believe we made it/This is what we’re thankful for », rappe Bey sur Apeshit.

Trilogie pour trilogie, après les albums Lemonade et 4:44, Everything is Love passera à l’histoire comme le Godfather Part III du clan Carter. On a droit à une quarantaine de minutes de grooves assez conservateurs durant lesquels Beyoncé vole de façon évidente la vedette à son mari, même lorsqu’elle rappe — ce qu’elle fait autant que chanter. Trop souvent, Jay-Z se contente d’apparaître au milieu de chansons avec deux ou trois couplets, rarement spectaculaires ; sa présence est encore moins imposante que sur son récent album, 4:44. Ainsi, s’il faut comparer ce premier album du couple à l’avant-gardiste Lemonade ou même à l’album Beyoncé de 2013, force est de reconnaître que la chanteuse a mis l’audace de côté au profit de rythmiques dans l’air du temps, sinon confortablement soul/funk, d’où parviennent à s’élever deux ou trois chansons.

Everything is Love

★★ 1/2

The Carters, Roc Nation