Rapkeb Allstarz: la fièvre rap du samedi soir

Fouki et KenLo accompagnaient le trio Brown, samedi, aux Francos.
Photo: Benoît Rousseau Fouki et KenLo accompagnaient le trio Brown, samedi, aux Francos.

De bons moments, le concert Rapkeb Allstarz présenté hier n’en a pas manqué, mais insistons sur celui-ci, survenu tôt dans la soirée. FouKi et Koriass venaient alors de terminer d’interpréter All Zay lorsque quelques notes de guitare acoustique ont résonné sur la place des Festivals. Ça a eu l’effet d’une allumette dans un bidon d’essence : tout le monde venait de reconnaître les premières mesures du succès underground de l’été dernier, la chanson rap-reggae Gayé du jeune FouKi. Boom : le MC, qui a lancé son premier album il y a à peine deux mois, n’a presque pas eu besoin d’en rapper les paroles, les fans connaissaient chaque syllabe par cœur. Par dizaines de milliers à bondir sur place, main en l’air. Grandiose.

Les foules se suivent et se ressemblent aux Francos : après la mer de monde recouvrant la place des Festivals hier soir pour Dead Obies, les amateurs de rap ont à nouveau convergé en masse au centre-ville hier pour faire la fête pendant la soirée Rapkeb Allstarz, le grand spectacle collaboratif réunissant sur scène Koriass, Alaclair Ensemble, Rymz, Lary Kidd, Joe Rocca, Brown, Taktika, les Obies encore, et quelques surprises.

Mis en scène par le réalisateur et directeur artistique Laurence Morais Lagacé, le spectacle bénéficiait d’un orchestre d’accompagnateurs au diapason avec rappeurs invités, le URBN SCNC XL, version vitaminée de la fanfare Urban Science Brass Band qui comptait notamment sur les talents de la chanteuse Meryem Saci et de la DJ/scratcheuse Killa Jewel. S’il fallait être pointilleux, nous conviendrons que le concert a certes connu quelques moments plus boiteux, quelques fausses notes, des arrimages périlleux entre l’orchestre live et les pistes rythmiques séquencées, menus détails qui n’auront pas porté ombrage à l’enthousiasme généralisé, à la générosité du concept et, surtout, au sentiment de fierté et de collégialité qui régnait sur scène.

À tout seigneur, tout honneur, c’est Koriass qui le premier est monté sur scène. « Bonsoir, je me présente, mon nom est Emmanuel Dubois », a-t-il lancé sur un ton laconique, comme s’il avait déjà l’habitude d’affronter une si grande foule. Tirée de son album Rue des Saules (2013), la chanson Montréal-Nord a fait trembler la foule, les trois cuivres de l’orchestre tonifiant la version. Suivit Éléphant, le premier extrait de l’album à paraître cet automne, qui fait déjà son effet auprès des fans.

Le trio Brown arrivait à point après FouKi et sa Gayé ; leur rap reflète aussi quelques chatoyantes couleurs jamaïcaines quand ils entonnent la délicieuse Brown Baby. Après eux, Lary Kidd a bénéficié de l’énergie brute, presque rock, du batteur et du guitariste en interprétant deux titres de son album solo, FTSL et Petit Jésus (cette dernière apparaissant sur la version augmentée du disque Contrôle). Avec sa voix rugueuse et son intense présence, le rappeur a donné un autre ton au concert ; quelques instants graves avant les grooves plus légers et mélodieux de Joe Rocca, qui a suivi avec la séduisante Commando, puis avec Réel, livrée comme la veille avec l’aide des collaborateurs Mike Shabb et Imposs.

Les concepteurs du concert ont joué au yo-yo avec la foule pour la dernière demie, invitant sur scène Rymz qui, avec ses succès GTA et Ma Zone, mariait gravité et sens du refrain accrocheur. À nouveau, les couleurs plus rock de l’orchestre ont profité aux vieux succès du duo de la Capitale Taktika, Mon mic, mon forty, mon blunt (paru en 2001 !) et Un été chez nous (2005), celle-là parfaitement adaptée à la météo bénie des dieux du rap dont nous profitions.

Le dernier quart du spectacle a mis à l’épreuve la solidité des dalles de la Place des Spectacles : c’était à prévoir, l’arrivée des Dead Obies a fait grimper les décibels et créé quelques poches de danseurs téméraires — ça bourdonnait dans les mosh pits ! — au parterre. Aussi efficaces que la veille en balançant Where they @, Explosif et Break. Accueil aussi enthousiaste pour les trublions d’Alaclair Ensemble, spectaculaires et burlesques performeurs qui ont tricoté serré les Alaclair High, Sauce Pois et la désormais classique Ça que c’tait, le tout émaillé d’éruptions absurdes du genre « Saint-Boniface est dans la place » ou d’une déclaration officielle du Bas-Canada.

La finale du Rapkeb Allstarz fut mémorable. D’abord, FouKi, Koriass, Jam de Brown et KNLO et Maybe Watson d’Alaclair ont bondi sur scène pour interpréter Territoire Hostile, classique du rap montréalais lancé en 1999 par les pionniers du duo Sans Pression. Caché en coulisses, Ti-Kid, l’un des membres, est promptement allé faire l’accolade à ceux qui lui rendaient hommage. Dernière surprise de la soirée, le retour du trio Muzion (J-Kyll, Imposs et Dramatik), évidemment pour interpréter La vi ti-nèg, faisant à nouveau la démonstration qu’une soirée qui se termine par cette immortelle fut assurément une bonne soirée.