Le rap, entre irrévérence et responsabilité

C’est bien le Bataclan qui a mis Médine, dont certaines paroles font grincer des dents les laïcistes français, à sa programmation.
Photo: YouTube C’est bien le Bataclan qui a mis Médine, dont certaines paroles font grincer des dents les laïcistes français, à sa programmation.

Est-ce la censure qui rattrape le rap et frappe ? Ou n’est-ce pas plutôt que la liberté d’expression a des limites, de sorte que si certains rappeurs les dépassent en faisant l’apologie de la violence, les sociétés ont raison de les bâillonner ?

Des cas épineux en provenance d’Europe permettent de reposer ces questions fondamentales et quelques autres aussi : la liberté et la responsabilité de l’artiste ne font-elles qu’un dans l’oeuvre ? Peut-on finalement distinguer l’éthique et l’esthétique ? À Londres, la police a réussi à faire interdire la diffusion sur YouTube de vidéos de drill-hop qui encourageraient la violence entre gangs criminalisés.

À Paris, une campagne publique tente d’empêcher le rappeur Médine de se produire au Bataclan pour sa supposée complaisance à l’égard de l’islam radical. Le Bataclan est la salle martyre des attentats du 13 novembre 2015, qui ont été menés par des terroristes islamistes.

Partout en France, jusqu’en Suisse et en Belgique, les prestations de Bertrand Cantat, responsable de la mort de Marie Trintignant, attirent des manifestations demandant de ne plus se donner en spectacle par décence et pudeur. « Merde à tous les censeurs qui se cachent », a lancé le chanteur la semaine dernière au Zénith de Paris.

 
Photo: Philippe Lopez Agence France-Presse Médine doit jouer au Bataclan en octobre.

« Ce sont des cas très différents quand même, dit Jérémie McEwen, enseignant de philosophie et spécialiste du rap. Cantat s’exprime, les gens réagissent, les paroles se confrontent. C’est dans l’ordre des choses libres. Dans les deux autres cas, il s’agit d’autre chose : on tente d’empêcher la parole. »

Le rappeur et sociologue Sylvain Helmé Lemay est du même avis. « Le cas du rockeur est différent, dit-il. C’est une censure du peuple, peut-on dire. L’artiste fait ce qu’il veut et les gens aussi : ceux qui l’aiment peuvent le voir et ceux qui ne l’aiment pas peuvent s’exprimer. Tandis que dans les deux autres cas, on sent une volonté de faire taire des discours par la police ou le gouvernement. »

Quand le rap dérape

Reprenons donc en nous concentrant sur les deux cas de rappeurs avec les deux spécialistes du rap.

Drill. La police métropolitaine de Londres a demandé au cours des deux dernières années que YouTube retire plus de cinquante vidéos de la tendance drill-hop. Le site, propriété de Google, en a banni une trentaine selon de récentes révélations des médias britanniques.

Le sous-genre de hip-hop, né à Chicago au tournant de la décennie, se caractérise par un contenu sombre et violent. Scotland Yard affirme que les gangs de rue en lutte utilisent des vidéos de drill pour se provoquer à coups de menaces verbales ou gestuelles plus ou moins codées allant jusqu’au meurtre qui finiraient par se concrétiser.

« La censure des clips par la police n’est pas nouvelle », dit M. Lemay en citant le cas de Hardcore (1998), du groupe français Ideal J, et de Suprême NTM, condamné en 1997 à deux mois de prison (avec sursis) pour propos outrageants envers les forces de l’ordre. « L’effet de la punition est toujours inverse : on crée un engouement. On dit à tout le monde de ne pas regarder telle vidéo, alors tout le monde a la curiosité d’aller la voir. Le même phénomène se produit avec les films ou les livres censurés. »

Parler d’une réalité

M. McEwen commente le cas du drill en citant une chanson de 2008 de Ice Cube : « Gangsta Rap Made Me Do It ». Le rappeur récite les fautes criminelles attribuées à la musique, dont les tueries dans les écoles.

« L’idée, c’est de dire que la violence existait bien avant le gangsta rap et que ce genre reflète la réalité sans faire la promotion de la chose. Ice Cube dit aussi qu’il faut renverser la perspective, que pour diminuer la violence, il faut par exemple investir dans les écoles publiques. »

Sylvain Lemay prédit que la vague de crimes qui touche la capitale anglaise ne sera pas enrayée en censurant des vidéos. « Londres est une des villes les plus riches et les plus inégalitaires dans le monde, dit le sociologue qui a déposé en 2016 un mémoire de maîtrise proposant une analyse des messages dans le rap francophone du Québec. Les rappeurs expriment ce qu’ils vivent et ce qu’ils ressentent. »

L’effet de la punition est toujours inverse : on crée un engouement. On dit à tout le monde de ne pas regarder telle vidéo, alors tout le monde a la curiosité d’aller la voir.

Médine. L’artiste français doit se produire au Bataclan en octobre 2018. La polémique a traversé jusqu’ici, en pleines Francos de Montréal.

Médine a été décrit comme « un agent du djihad » dans une chronique du Journal de Montréal. Lui en spectacle au Bataclan, jugeait Mathieu Bock-Côté jeudi, « c’est l’équivalent moral d’organiser une soirée commémorative pour les anciens SS sur le terrain d’un ancien camp de concentration ». Reductio ad Hitlerum…

Le plus célèbre album de Médine s’intitule Djihad (2015). Sa chanson la plus controversée, Don’t Laïk, dit notamment : « Crucifions les laïcards comme à Golgotha », mais aussi « À la journée de la femme, je porte un burqini » et « j’mets des fatwas sur la tête des cons ». Des avocats, parlant au nom des familles de victimes des attentats de 2015, ont explicitement demandé de ne pas « souiller la mémoire des morts » en citant ces extraits de Don’t Laïk.

Jérémie McEwen fait poliment observer que c’est bel et bien le Bataclan qui a programmé Médine et que plusieurs victimes des attentats de 2015 se retrouvent du côté de la salle et de cet artiste dans cette polémique. Le fin connaisseur souligne aussi que Don’t Laïk est calquée sur la chanson Don’t Like de Chief Keef, chef de file du drill, comme quoi tout se tient et tout est beaucoup plus compliqué qu’il n’y paraît, surtout en art.

« Plusieurs commentateurs français disent qu’il faut voir dans la tentative d’interdire Médine au Bataclan de la récupération de la droite française, et je suis assez d’accord avec cette lecture, dit le professeur qui donne un cours sur la philosophie du rap. La chanson Don’t Laïk dit que le mouvement laïc est devenu un instrument de la droite, et c’est exactement ce qui se produit dans le cadre des attaques sur son concert. Médine a clairement condamné les attentats de Charlie Hebdo. Ce n’est pas quelqu’un qui fait la promotion de la haine ou de la violence. La phrase des laïcards sur le Golgotha, c’est un oxymore. »

Jérémie McEwen vient de déposer chez son éditeur un essai fignolé pendant des années dans lequel il analyse le genre musical le plus populaire des dernières décennies à la lumière des grandes pensées philosophiques.

« Kant a réfléchi au lien entre éthique et esthétique, dit-il. L’esthétique permet de réconcilier la réalité et l’idéal. À travers ces chansons, il y aurait moyen de sublimer la froide réalité (la violence existe) et ce qui devrait être (la violence est mauvaise). »

Autrement dit, la liberté d’expression ne peut pas uniquement servir à défendre le statu quo. « Il y a des tensions entre le Français blanc traditionnel et les communautés issues de l’immigration constamment racisées », ajoute Sylvain Lemay. Il cite alors les trois types de violences ciblées par l’évêque Dom Helder Camara : la première est institutionnelle et mère de toutes les autres ; la seconde, révolutionnaire, réagit à la première pour l’abolir, notamment par l’art ; la troisième se fait répressive pour faire taire la révolutionnaire et légitimer l’ordre institutionnel.

« Je vois la violence de Médine comme une violence révolutionnaire qui cherche la provocation en jouant à la limite de l’acceptable, dit-il. La tentative de l’interdire au Bataclan, c’est de la violence répressive. »

« L’ordre et la loi me sont très chers et doivent être défendus, enchaîne le philosophe McEwen. Cela dit, tout un monde de marginaux doit être écouté. Si les Maghrébins de France, les Noirs de Londres ou de Chicago, les femmes partout ne se reconnaissent pas dans l’ordre et qu’ils prennent des moyens pour l’exprimer, jusqu’à contrevenir à la loi, comme les Pussy Riots, une chance que ça existe. »

Made in Québec

Cette voie du rap critique, dérangeante, parfois violemment antisystème existe aussi ici aussi, même si on ne l’entend jamais dans les voix traditionnelles, dont les Francos. « Il y a un clivage entre le hip-hop qui pogne dans les médias, Alaclair Ensemble, Dead Obies ou Loud, et le rap du nord de Montréal, beaucoup plus violent, avec Enima, White B ou Lost par exemple, dit encore M. McEwen, enseignant au cégep. Ce n’est pas du rap québécois relativement propre, mais c’est celui qu’écoutent mes étudiants. Ils ont des millions de vues sur Internet. Je ne me reconnais pas dans cette musique. Mais en redoublant la marginalisation, en disant que c’est de la musique de gangster, on passe à côté d’une possibilité de contact et de compréhension d’une partie de la réalité. »

Là encore, le sociologue et le philosophe, interviewés séparément, se rejoignent. Dans son mémoire universitaire, M. Lemay cite des paroles de chansons qui font passer Médine pour un enfant de choeur. Des charges enragées, violentes, incendiaires et totalement déplacées, allant jusqu’à des appels au meurtre et au viol. Du genre : « On prépare l’attentat pour brûler le parlement » (Cheak13, 2012).

Où commence la métaphore ? Où s’arrête la violence symbolique ? Finalement, l’artiste a-t-il le droit de tout dire ?

« Le rap québécois radical est encore dans l’ombre, dit M. Lemay. On y retrouve des messages extrémistes et terroristes, mais qui ne sont pas médiatisés et qui ne choquent donc pas la majorité qui ne s’intéresse pas à cette parole. En tout cas, si on était en France, il y aurait certainement matière à censure si on les diffusait largement au FM par exemple. »