Pour la suite du funk avec Chromeo

Bombe après bombe, Chromeo persiste: les modes passent, les deux musiciens ne jurent fidélité qu’au funk millésimé fin 1970, début 1980, avec ses couleurs synth-pop chromées, ses rythmiques qui se baladent entre R&B et disco, et ses airs qui ne s’écoutent qu’après avoir appliqué de la crème solaire.
Photo: Aiden Cullent Bombe après bombe, Chromeo persiste: les modes passent, les deux musiciens ne jurent fidélité qu’au funk millésimé fin 1970, début 1980, avec ses couleurs synth-pop chromées, ses rythmiques qui se baladent entre R&B et disco, et ses airs qui ne s’écoutent qu’après avoir appliqué de la crème solaire.

C'est plus grand qu’une passion, c’est une vocation. « Parmi mes groupes préférés, plusieurs se sont réinventés musicalement avec le temps, mais nous, c’est une histoire d’amour avec le funk », professe David Macklovitch, alias Dave 1, chanteur et cocompositeur du duo Chromeo qu’il forme avec Patrick Gemayel (P-Thugg), Montréalais d’origine lui aussi. « Tout ce qu’on fait, c’est perfectionner notre son et évoluer en tant que musiciens. » La démarche porte ses fruits : Head Over Heels, cinquième album de Chromeo, est sa meilleure collection de refrains en 15 ans de carrière. Enfin, l’été peut commencer.

Aux premières notes, on entend le son des doigts qui effleurent les cordes d’une guitare et instantanément, l’image nous vient en tête : c’est Prince ! Le son de Prince, là dès les premières secondes de Must’ve Been, collaboration avec le rappeur et chanteur D.R.A.M. Et encore la même guitare typée sur l’imparable Bad Decision, l’une des meilleures d’un album qui ne compte que ça, des refrains qui s’incrustent. « Je sais pas pourquoi Prince, réagit Dave. Prince a fait partie des trucs auxquels on se réfère, mais surtout, je crois que ça vient du travail en studio. Quand on bloque sur une idée dans une chanson, on se demande : qu’est-ce que Prince aurait fait ? »

Dave 1 et P-Thugg jouent tous les deux de la guitare — c’est « notre album de guitares, on en a mis partout ! » —, mais ils se sont surtout entourés d’instrumentistes de calibre pour enregistrer ce disque, parmi lesquels le guitariste Jesse Johnson, collaborateur de Prince (tiens donc !) et membre de son groupe funk-rock The Time, aujourd’hui accompagnateur de D’Angelo. « On a joué avant D’Angelo — dont nous sommes fans finis — dans un festival, raconte Dave. On était fascinés par son groupe ; y’avait le bassiste Pino Palladino, un top musicien de studio, et puis ce gars qui avait l’air d’un vétéran, old school juste par sa manière de jouer. C’était Jesse. On s’est dit qu’il fallait absolument que ces deux-là jouent sur notre album ! »

Encore plus efficaces

Bombe après bombe, Chromeo persiste : les modes passent, eux ne jurent fidélité qu’au funk millésimé fin 1970, début 1980, avec ses couleurs synth-pop chromées, ses rythmiques qui se baladent entre R&B et disco, et ses airs qui ne s’écoutent qu’après avoir appliqué de la crème solaire. Des artisans, ces deux amis d’enfance qui, après avoir maîtrisé l’art de cuisiner les grooves funk, ont appris à écrire des chansons encore plus efficaces. L’évolution s’entend dans les refrains, tous fameux.

Le compliment fait plaisir, « surtout que c’est un truc qui se dit mal en entrevue, abonde Dave. On me demande : “Comment t’as évolué ?” C’est bizarre de répondre : “Yo, t’as écouté nos hooks ? Sont tellement meilleurs ! On a travaillé comme des bêtes là-dessus.” On voulait que chaque chanson ait son refrain accrocheur et son concept, son idée, claire et tangible. Tu vois, faire de la musique dansante, pour nous c’est facile, ça fait cinq albums qu’on en fait. C’est un autre défi que de composer des refrains accrocheurs, condensés — je veux dire : que tu comprennes tout de suite le message. Comme sur One Track Mind : dès le refrain, t’as compris la chanson. »

 


Oui ! One Track Mind ! On est, là, chez Human League. La pulsion de boîte à rythmes, le synthé qui avance en arpèges, et cette mélodie douce accentuée par les éclats de la pop des années 1980. « La pop a été inventée dans les années 1980, en fin de compte, avance Dave. C’est la musique avec laquelle on a grandi, la musique qui nous a marqués. » Et le voilà à faire le récit de leur coup de foudre avec le funk : « Sur cet album, on est revenu au funk qu’on a découvert lorsqu’on avait 15 ans et qu’on regardait le clip Je danse le MIA d’IAM en se disant : “Oh fuck !, c’est quoi cette musique-là ?” On essayait de comprendre à quoi ils faisaient référence » — c’était au succès Give Me the Night de George Benson. « Imagine : ma mère était Marocaine, mon père un Anglo de Mont-Royal, Patrick ses parents étaient Libanais… La musique funk était pour nous la musique la plus exotique au monde ! Ça ne nous a jamais quittés depuis. »

Sur Just Friends, collaboration avec la chanteuse R&B Amber Mark — que Chromeo a découverte grâce au frère de David, le producteur et DJ A-Track —, on se transporte dans le son boogie funk californien d’il y a 30 ans, un groove sans doute trouvé dans l’air ambiant de Los Angeles, où le duo a son studio. Sur Right Back Home to You, avec le rappeur French Montana et la chanteuse-rappeuse britannique Stefflon Don, un son soul-disco rappelant les Bee Gees post-Stayin’ Alive. Quant à Don’t Sleep, elle a ce je-ne-sais-quoi de funk électrique qu’on place entre le son Funkadelic et les succès de Pharrell Williams.

Toujours la même trajectoire

« Je ne sais pas pourquoi, je pensais à ça hier soir sur scène — c’est drôle, j’ai des idées qui me viennent parfois pendant qu’on joue —, je me suis dit : à un moment donné, je vais me rendre compte que l’histoire de Chromeo s’est écrite en parallèle de celle de l’industrie de la musique, de ses transformations depuis le début des années 2000 », poursuit David. Lorsque le groupe a débuté en 2002, « c’était au moment où les gens arrêtaient d’acheter des CD, puis notre carrière a explosé quand les gens téléchargeaient illégalement. »

Les modes passent, les manières de consommer la musique aussi, mais Chromeo ne dévie pas de sa trajectoire funk. « On a vu les vagues, EDM, indie, pop-rap, on a tout vu passer, certains marchent, d’autres disparaissent. Nous, c’est comme si on suit notre chemin en parallèle. »

La voie semble être la bonne. Le précédent album, White Women, leur a permis d’accroître leur notoriété grâce à des chansons qui ont tourné dans les radios, notamment Jealous (I Ain’t with It) ; l’an dernier, le duo a même remixé Green Light de Lorde, une fan de Chromeo : « Nous nous sommes rencontrés dans un festival, lorsqu’on a été présentés, elle m’a chanté une de nos chansons qu’elle connaissait par coeur ! » raconte Dave, qui promet que le duo ne mettra plus quatre ans avant de lancer un album.

Head Over Heels

Chromeo, Big Beat / Atlantic Records. Déjà en tournée aux États-Unis, le duo sera en concert au Festival d’été de Québec le 5 juillet.