Werner Ehrhardt, découvreur en chef

Les découvertes, Werner Ehrhardt les réalise grâce à un réseau d’amitiés musicales: «Tout cela se fait de manière très informelle. Des contacts me conseillent ou me mettent sur des pistes; je me concerte avec des amis dont j’estime la compétence.»
Photo: Peuser Design Les découvertes, Werner Ehrhardt les réalise grâce à un réseau d’amitiés musicales: «Tout cela se fait de manière très informelle. Des contacts me conseillent ou me mettent sur des pistes; je me concerte avec des amis dont j’estime la compétence.»

L’orchestre baroque allemand L’Arte del Mondo est l’invité vedette de Montréal baroque, qui se déroulera du 21 au 24 juin. Son chef, Werner Ehrhardt, est l’un des découvreurs de musiques les plus prolifiques des trois dernières décennies.

Si Werner Ehrhardt n’existait pas, qui connaîtrait Karl von Ordoñez ou Joseph Martin Kraus ? Qui saurait que, huit ans avant Mozart, Antonio Salieri a composé La Scuola de’ Gelosi, un opéra proche des Noces de Figaro ?

J’ai connu Werner Ehrhardt alors qu’il était le konzertmeister du Concerto Köln et qu’il faisait redécouvrir, au début des années 1990, les formidables symphonies de Joseph Martin Kraus, cet exact contemporain de Mozart au talent aussi stupéfiant qu’oublié.

Avec Concerto Köln, qu’il avait fondé en 1985, Werner Ehrhardt a fait 20 ans de route musicale commune, révélant, outre Kraus, chez Capriccio puis Teldec, des oeuvres orchestrales de Durante, Dauvergne, Rosetti, Vanhal, Dall, Albaco, Eberl, Wilms ou Kozeluch. L’un des solistes attitrés de Concerto Köln, au disque, était Andreas Staier et le chef d’élection, dans les projets d’opéras, se nommait René Jacobs.

Nouveau projet

« Concerto Köln était un collectif, mais nos idées, avec mes collègues, ont divergé après 20 ans. J’ai alors créé quelque chose d’autonome qui me permettait de n’être redevable à personne et d’avoir une planification artistique indépendante. Ce fut lagenèse de L’Arte del Mondo », résume Werner Ehrhardt au Devoir. Les idées musicales « continuent à vivre » dans la nouvelle entité créée en 2004.

« Avec le nouvel orchestre, j’ai pu élargir mes activités, se réjouit Werner Ehrhardt. Je ne menais Concerto Köln que du violon, ce qui impliquait des limitations de répertoires. D’où l’engagement de René Jacobs quand il fallait diriger des opéras. Avec L’Arte del Mondo, je dirige moi-même opéras et oratorios. »

Parmi les initiatives les plus originales, sans lendemain, hélas, l’enregistrement d’un 1er Concerto pour piano de Brahms, le premier CD avec des instruments d’époque et un piano Érard, au moment, d’ailleurs, où nous relevions dans les colonnes du Devoir l’étonnant hiatus entre les symphonies et les concertos du grand répertoire dans l’application de l’interprétation historiquement informée.

Par rapport au Concerto Köln, le répertoire de L’Arte del Mondo est plus large et, selon la musique jouée, Ehrhardt est soit violoniste, soit chef d’orchestre.

Trois voies

Les découvertes, Werner Ehrhardt les réalise grâce à un réseau d’amitiés musicales : « Tout cela se fait de manière très informelle. Des contacts me conseillent ou me mettent sur des pistes ; je me concerte avec des amis dont j’estime la compétence ; on me sollicite pour diriger tel ou tel compositeur. La décision finale est évidemment la mienne. »

En pratique, on peut se demander, lorsque l’Arte del Mondo a enregistré, en 2014, en première mondiale, les Symphonies nos 21, 26 et 34 de Johannes Matthias Sperger (1750-1812) comment s’est fait ce choix parmi une quarantaine de symphonies. « Concrètement, un ami de vingt ans, Olaf Krone, m’avait parlé plusieurs fois de Sperger. Un jour, j’ai dirigé un concerto pour alto de ce compositeur, que j’ai apprécié, et je me suis souvenu de ses conseils. Olaf Krone, qui avait déjà localisé une symphonie en sol mineur, m’a aiguillé vers la bibliothèque de Schwerin, où se trouvent la plupart des oeuvres de Sperger. Je suis allé à Schwerin, où je me suis fait montrer les partitions. Sur les 40 symphonies, j’en ai ainsi vu entre 15 et 20, j’en ai sélectionné 10, dont j’ai demandé la numérisation, et parmi ces 10, j’ai choisi les 3 que nous avons enregistrées. »

On peut se demander si cette boulimie d’inédits ne nuit pas au rayonnement en concert de L’Arte del Mondo, l’ensemble du public n’étant pas forcément mû par la curiosité. « Vous avez raison : ce serait risqué. Il faut penser au marché, tout en nous distinguant par notre identité et notre vision artistique. Aussi, nous suivons plusieurs axes artistiques. Par exemple celui du métissage culturel, par des rencontres avec des artistes d’autres horizons. » C’est cette ligne directrice qui a donné les disques Carneval oriental (DHM), Amor oriental (DHM), One God (psaumes et hymnes d’Orient et Occident) ou Harem.

Le dernier axe est celui des collaborations avec de grands solistes « tels Daniel Hope, Daniel Müller-Schott, Niels Mönkemeyer, Edita Gruberova ou Vesselina Kasarova ». Et Werner Ehrhardt de préciser : « Pour ce faire, nous ne jouons pas que sur des instruments anciens. Quand nous collaborons avec ces vedettes, nous nous adaptons, tout en jouant de manière historiquement informée. »

À Montréal, L’Arte del Mondo contribuera à trois concerts du festival Montréal baroque : l’oratorio The Triumph of Time and Truth de Haendel, dirigé par Matthias Maute le 21 juin ; des sonates à un deux, trois et quatre instruments le 23 juin et une soirée de concertos le 22 juin. Ce dernier programme, dirigé par Werner Ehrhardt, a été choisi par le chef : « Nous allons débuter par monconcerto grosso de Haendel préféré, l’Opus 6 no 5 pour cordes, avant un concerto pour orgue avec notre organiste, Massimiliano Toni. Ensuite, notre hautboïste Susanne Regel interprétera deux concertos pour hautbois, un de Haendel et celui de Marcello. Nous présenterons aussi une oeuvre d’Evaristo Felice Dall’Abaco, compositeur que j’ai ressorti de l’oubli. Nous jouerons l’une de ses plus belles oeuvres, le Concerto a quattro op. 5 no 6 ».

Werner Ehrhardt n’a hélas pas espoir pour l’heure de reprendre l’oratorio de Haendel dans le cadre de ses concerts en Allemagne. « J’avais The Triumph of Time and Truth dans le collimateur depuis longtemps. Mais je n’aurai pas l’occasion et notre regard se tourne davantage vers l’opéra ces temps-ci. »

En attendant, le prochain compositeur à découvrir, à l’automne, sera symphonique et se nomme Anton Zimmermann (1741-1781). Il était employé en Hongrie et Werner Ehrhardt a déniché les manuscrits à Ratisbonne et à Budapest.

Concerts de la semaine

Montréal baroque. Le festival offre une véritable immersion musicale. Outre les concerts du soir, les festivités, samedi 23 et dimanche 24, commenceront dès le matin. Samedi à 10 h à Saint John the Evangelist, l’église au toit rouge en face de la Maison symphonique, les choristes amateurs sont invités à déchiffrer des extraits du Messie de Haendel. Des concerts tels que Sémélé contre Junon ou Sorcière au bûcher, samedi ; des programmes vocaux, de harpe et de hautbois, dimanche, en offrent pour tous les goûts. Du 21 au 24 juin dans divers lieux de Montréal.

Orchestre de la Francophonie. La saison qui a débuté avec Pelléas et Mélisande au Festival Classica se poursuit avec une semaine de musique contemporaine. Lundi, à la Société des arts technologiques, Jean-Philippe Tremblay anime un concert d’oeuvres de Linda Bouchard, Simon Bertrand, Gabriel Prokofiev, et dirigera une oeuvre collective de quatre jeunes compositeurs pour DJ et orchestre. Vendredi, au Conservatoire (concert gratuit), Simon Rivard fera précéder la 7e Symphonie de Dvorák d’oeuvres de Vivier, Dinuk Wijeratne et Vivian Fung. Le 18 juin à 18 h à la SAT et le 22 juin à 18 h au Conservatoire de musique de Montréal.

Montréal baroque

Du 21 au 24 juin