Francos de Montréal: à huit dans le radeau musical

Antoine Corriveau, Pomme et Bruno Robitaille
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Antoine Corriveau, Pomme et Bruno Robitaille

C’était un peu le branle-bas de combat vendredi au Centre Phi, au premier jour de répétition en sol montréalais du spectacle La traversée. Le clavier ne semblait pas être bien branché, un gros larsen a fait grincer les musiciens sur scène, deux Français encore soumis au décalage horaire fermaient les paupières quelques instants sur un canapé. Mais dans ce laboratoire musical, tout le monde avait le sourire.

Ils sont quatre musiciens québécois et autant de Français à faire partie de La traversée, un spectacle aux Francos de Montréal doublé d’un périple physique et musical. Après une étape en France, l’équipage est maintenant chez nous, pour peaufiner l’affaire. Les visiteurs Pomme, Adrien Soleiman, Laura Cahen et Marvin Jouno se métissent aux locaux Sara Dufour, Antoine Corriveau, Sophie Pelletier et Shawn Jobin — un gars de Saskatoon.

« Tu sais ces trucs de résidence ou d’ateliers, j’en ai fait une couple, surtout en écriture, raconte Antoine Corriveau. C’est déstabilisant d’être confronté à pleins de gens que tu ne connais pas, et qui ont d’autres manières de travailler. Mais j’en garde toujours de bons souvenirs après coup. Une fois la glace brisée, c’est super riche en fait. »

À côté de lui, Pomme sourit. « Ce genre de projet, ça aide beaucoup à savoir se positionner différemment, à ne pas tout le temps avoir la lumière sur soi. Ça m’a beaucoup appris à écouter. »

Développer les affaires

Avant de reparler musique, un détour par la business. Le projet est rendu possible par un programme de Musicaction, et est mené conjointement par l’École nationale de la chanson (ENC), les Francos de Montréal et l’organisme français FAIR, qui aide au lancement de la carrière de nouveaux talents.

« Le sous-texte, c’est comment développer un nouveau marché », raconte Bruno Robitaille, directeur de l’ENC depuis trois ans. Les agents des quatre artistes québécois ont récemment passé trois jours à Paris pour des rencontres professionnelles. « Il y avait des tourneurs, des labels, des relationnistes de presse, des gestionnaires de communautés, d’autres managers, précise M. Robitaille. Ces rencontres-là permettaient de discuter de l’implantation et du développement d’artistes canadiens francophones. »

Ce qui manque au Québec se trouve en France, et ce qui manque en France se trouve au Québec

Le terreau peut être fertile, croit-il, mais il est difficile de généraliser. « C’est projet par projet, selon sa qualité, son esthétique, dit celui qui a été agent de Thomas Hellman et de Susie Arioli. Et souvent, en France, c’est beaucoup plus segmenté que ce ne l’est ici, il faut vraiment trouver sa niche, et c’est un élément super important. »

Une quinzaine de candidatures québécoises ont été soumises. Du côté hexagonal, c’est FAIR qui a proposé le projet à des artistes de son choix.

Après les affaires, la création a pris le dessus. Les huit musiciens se sont retrouvés quelques jours ensemble à la Cartonnerie de Reims. À la toute première rencontre, chacun devait jouer deux titres devant les autres. Un bon choc, non ? « C’était très weird, tout le monde regardait par terre », raconte en riant Antoine Corriveau, qui a trois albums à son actif. « Tout le monde s’est trompé dans ses chansons ! Tout le monde était un peu vulnérable », lance Pomme.

Briser les carapaces

Dans cette tension positive, les carapaces se fissurent, les positions deviennent plus poreuses, la création imbibe de nouvelles influences. « Ça te force à être ouvert sur tout un tas de trucs et à ne pas juger, dit Pomme, de son vrai nom Claire Pommet, qui a lancé un premier disque complet en 2017. C’est aussi agréable de juste faire de la musique ensemble sans trop se poser de questions, car on est au service d’un spectacle qui n’est pas notre petit spectacle à chacun, mais celui de tout le monde. »

Dans La traversée, il n’y a pas ce qu’on appelle un house band, qui s’occupe de la trame musicale pour tous. En fait, le groupe des huit musiciens, presque tous polyvalents, joue ce rôle. On entendra des duos, des pièces à plusieurs, voire à huit. Toute l’équipe est encadrée par les auteurs-compositeurs-interprètes Alexis HK et Gaëlle, aux habits multiples de coachs, mentors, metteurs en scène et réalisateurs.

« Notre objectif, c’est d’être des passeurs, explique Bruno Robitaille. On souhaite qu’il y ait un pas vers l’avant qui puisse être généré par cette activité-ci. Ce sont tous des artistes hétéroclites, mais il pourrait y avoir un artiste canadien qui ferait les premières parties d’un artiste en France, ou une collaboration artistique, pourquoi pas. »

Ce défrichage mutuel se révèle logique et très intéressant aux yeux d’Antoine Corriveau et de Pomme. « Les échanges sont vraiment importants, ce qui manque au Québec se trouve en France, et ce qui manque en France se trouve au Québec », résume la jeune chanteuse.

C’est-à-dire ? « En France on a le statut d’intermittent, on a beaucoup plus de sécurité sociale, et la culture est vachement plus valorisée, donc c’est intéressant pour un Québécois de faire des tournées en France. Mais il y a une plus grande liberté de création [au Québec], il y a plus de labels indépendants, moins de gens qui interviennent dans ton processus, ce qui est compliqué quand tu es dans une major en France. »

Même dans les affaires, à chacun ses accents.

La traversée

Lundi 11 juin, 19 h, place des Festivals avec Pomme, Adrien Soleiman, Laura Cahen, Marvin Jouno, Sara Dufour, Antoine Corriveau, Sophie Pelletier et Shawn Jobin.