André Mathieu et ses nouveaux romantiques

Jean-Philippe Sylvestre est peut-être tombé dans la musique de Mathieu avant Alain Lefèvre, car il était un tout jeune pianiste âgé de 13 ans, en 1993, quand Jean-Claude Labrecque lui a proposé de participer à son documentaire «André Mathieu, musicien».
Photo: André Chevrier Jean-Philippe Sylvestre est peut-être tombé dans la musique de Mathieu avant Alain Lefèvre, car il était un tout jeune pianiste âgé de 13 ans, en 1993, quand Jean-Claude Labrecque lui a proposé de participer à son documentaire «André Mathieu, musicien».

Le 2 juin 1968, André Mathieu était retrouvé mort à son domicile. Après une croisade militante de 15 années en faveur de sa redécouverte, le pianiste Alain Lefèvre a enfin suscité des émules : Jean-Michel Dubé et Jean-Philippe Sylvestre.

« Il faut qu’on soit plus que trois à le jouer ! C’est un compositeur qui en vaut la peine. Il fait partie de notre patrimoine, c’est notre répertoire à nous. » Le cri du coeur n’est pas celui d’Alain Lefèvre, mais celui de Jean-Michel Dubé, pianiste québécois de 26 ans.

Trois ? Eh oui ! En 2015, lors de son départ pour la Grèce, Alain Lefèvre semblait jeter l’éponge, du moins au Canada, se désolant, dans sa dernière entrevue au Devoir, de ne voir personne reprendre le flambeau. On avait même compris qu’il ne jouerait plus Mathieu ici.

Alain Lefèvre a été entendu : il n’est plus seul, puisque le Québec compte désormais deux autres ardents défenseurs de la musique de Mathieu : Jean-Michel Dubé et Jean-Philippe Sylvestre. Mardi 12 juin, ce dernier reprendra le Concerto de Québec à Mont-Royal dans le cadre du Festival Classica avec le Métropolitain et Alain Trudel.

Quant à Alain Lefèvre, jeudi, il créera enfin à Montréal le Concerto romantique (le 3e) dans le cadre d’un concert des Francos. Pour cet hommage, le pianiste sera associé à l’Orchestre de la Francophonie et a invité Diane Dufresne, Marc Labrèche, Florence K et Catherine Major.

Mathieu à 13 ans

Si ça se trouve, Jean-Philippe Sylvestre est tombé dans Mathieu avant Alain Lefèvre, car il était un tout jeune pianiste de 13 ans, en 1993, quand Jean-Claude Labrecque lui a proposé de participer à son documentaire André Mathieu, musicien. « J’ai ensuite joué un répertoire plus classique et mis Mathieu de côté », avoue Sylvestre au Devoir.

Tout au contraire, Mathieu est arrivé au début du parcours professionnel de Jean-Michel Dubé : « Je me suis intéressé à ce compositeur parce que j’ai gagné un concours qui m’a donné la chance d’enregistrer un disque. Plutôt que d’enregistrer Beethoven, je voulais m’intéresser à un compositeur peu joué. » Et c’est bien ainsi que l’on peut caractériser la musique de Mathieu, en dépit du battage médiatique. « Sur mon premier CD, 13 des 24 oeuvres n’avaient jamais été jouées, sauf par André Mathieu lui-même », résume Jean-Michel Dubé.

 


Le coup de foudre a eu lieu de manière totalement différente pour les deux artistes. Jean-Michel Dubé s’est plongé dans des partitions éditées par Bruno Laplante et France Duval dans le cadre de l’Anthologie de la musique québécoise des Éditions du Nouveau Théâtre. « C’est Bruno Laplante, le père de ma copine et éditeur des partitions, qui m’a intéressé à André Mathieu. Il m’a donné la piqûre », révèle Jean-Michel Dubé, séduit par Les abeilles piquantes, l’une des oeuvres de jeunesse de Mathieu. « Ce sont les oeuvres de jeunesse qu’Alain Lefèvre n’avait pas jouées qui m’ont le plus touché. Les gros chars, c’est extraordinaire, parce que le jeune André Mathieu était fasciné par les locomotives. Il allait voir les trains, sentait les vibrations. Son sens figuratif à cet âge m’a littéralement renversé. »

Pour Jean-Philippe Sylvestre, le coup de foudre a été auditif : « Je suis retombé amoureux d’André Mathieu et de son art quand je l’ai entendu jouer. Georges Nicholson m’avait prêté des extraits d’André Mathieu jouant son oeuvre. Les génies, on les entend tout de suite. »

À partir de là, il s’est replongé dans les partitions. Mais l’écoute domine le processus. « Mathieu a une façon très à lui : il joue beaucoup avec la métrique, les changements de rythmes. Cela crée un style qui n’appartient qu’à lui, une sorte de phrase déstructurée. »

Dans son approche, Sylvestre cherche à retrouver cette « vibration excitante là » et résume : « Un pianiste a sa touche personnelle, mais je veux respecter le compositeur le plus possible, donc respecter cette vibration caractéristique. Et afin que l’auditeur reçoive le message de cette rythmique changeante, il faut que le tempo soit relativement rapide. »

Musique de chambre

Jean-Michel Dubé interprétera Mathieu en récital au Festival Lachine le 2 juillet. Ce récital, intitulé Mathieu et ses influences romantiques, il l’a joué 37 fois déjà, mais en variant le programme. « J’ai deux heures de répertoire solo d’André Mathieu dans les doigts, donc je peux changer d’un concert à l’autre. » Dubé a aussi joué le Prélude romantique, entre l’opus 90 de Beethoven et La vallée d’Obermann de Liszt, en récital à France Musique, où il a été recommandé par Philippe Cassard.

Cet été, avec des musiciens des Violons du Roy, Jean-Michel Dubé abordera la musique de chambre aux festivals de Sainte-Pétronille (île d’Orléans) et Musique et autres mondes d’Ottawa. « Les partitions sont à Ottawa. Il y a plein d’oeuvres. Il faut travailler dans les manuscrits, mais il suffit de fouiller et on trouve. Et quand on le découvre, on se dit que c’est un compositeur qui en vaut la peine. »

 


Jean-Philippe Sylvestre s’attarde au même corpus. Il vient de donner un concert au Festival Classica avec un quatuor formé d’Andrea Tyniec, de Marc Djokic, d’Elvira Misbakhova et de Stéphane Tétreault. « Les partitions sont nébuleuses, mais très belles. On ne sait pas comment va être le produit final, mais il y a ce mal-être, cette détresse romantique et une grande poésie. L’univers de la musique de chambre présente une autre facette de Mathieu, quelque chose qui surprend les auditeurs. » Cette différence radicale, Le Devoir l’avait notée à propos du Trio et du Quintette, des partitions inattendues.

« Vous avez écrit un jour que Mathieu, ce sont de grandes mélodies mais pas de structure. Oui, on ne vibrera pas à la même place que dans la musique de Bach, mais on vibre quand même ! » nous dit Jean-Philippe Sylvestre, qui vient d’enregistrer le 4e Concerto, en nous promettant ce swing que nous avions tant apprécié dans son Concerto de Québec.

Quant à Jean-Michel Dubé, qui vient de voir paraître un second volume de pièces pour piano seul (Espace 21), il rêve avant tout de voir des oeuvres perdues ressurgir des caves ou des greniers.

Concerts de la semaine

Ballet Opera Pantomime. La très inventive jeune compagnie Ballet Opera Pantomime (BOP), créée par Hubert Tanguay-Labrosse et Alexis Raynault, présente Nero and The Fall of Lehman Brothers, « opéra fiscalo-baroque » de l’Américain Jonathan Dawe. Cet opéra mêle à l’univers du Wall Street d’avant le krach boursier de 2008 les personnages de la Rome antique. Le krach sera mis en parallèle avec le grand incendie de Rome en 68, et le livret comprendra des extraits d’audiences sénatoriales. À tester. Billets : bopbop.ca et sur place. Du 14 au 17 juin à 20 h, salle Guillet de l’église Notre-Dame-du-Saint-Rosaire, dans Villeray.

Festival de musique de chambre. Qu’il est loin, le festival d’antan ! Déjà, en 2017, il restait une ossature, mais illuminée par l’intégrale Beethoven des Dover. Il reste, en 2018, un festival de six jours avec trois soirées et deux après-midi classiques, débutant mardi à 20 h avec un concert d’André Laplante et le Quatuor Rolston. Rayon de lumière : deux aubaines sous forme de concerts gratuits à la salle Pollack. Mardi, à 17 h, les Rolston jouent Different Trains de Reich et le 7e Quatuor de Chostakovitch et le vendredi 15, à midi, le violoncelliste Amit Peled jouera les Suites nos 1 à 3 de Bach et des œuvres de Bloch. Du 12 au 17 juin, salle Pollack.

Jean-Philippe Sylvestre / L’événement 50e d’André Mathieu / Jean-Michel Dubé

Au Festival Classica, le 12 juin à Mont-Royal. Le 14 juin : participation au Pianothon du Centre Phi : six heures de piano à compter de 16 h (Classica). / Alain Lefèvre et ses invités : Diane Dufresne, Marc Labrèche, Florence K et Catherine Major avec l’Orchestre de la Francophonie. À la Maison symphonique le 14 juin dans le cadre des Francos de Montréal. / Le 2 juillet au Festival Lachine, le 11 juillet à Music and Beyond (Ottawa) et le 9 août à Musique de chambre à Sainte-Pétronille.