Labadie-Lebel: une magie flamboyante

La chanteuse Mireille Lebel
Photo: Agence Salvadei La chanteuse Mireille Lebel

Concert un peu curieux pour les Violons du Roy à Québec et à Montréal cette semaine. La venue de la mezzo-soprano vedette Magdalena Kozena devait couronner la saison et déboucher sur une tournée en Amérique du Sud.

L’annulation de la mezzo tchèque a doublement changé les plans. Il a fallu trouver un remplacement immédiat, Mireille Lebel, pour les concerts au Québec, et une chanteuse médiatique, Julia Lejneva, requise par les promoteurs des concerts prévus dans les grandes villes sud-américaines, le tout avec deux programmes différents (Lejveva est soprano), consacrés à Haendel.

Le premier héros de la soirée de mercredi est le chef. Je vais écouter les prochains concerts des Violons du Roy avec un intérêt redoublé tant il m’a semblé que l’orchestre sonne encore mieux sous la direction de Bernard Labadie, qui forge une matière sonore très dense.

À la précision et au mordant des articulations s’ajoutent donc des fondements harmoniques et, surtout, des écarts dynamiques impressionnants mais toujours nobles. Synthétisant toutes ces qualités, on trouvait le chef-d’oeuvre de la soirée, le Concerto grosso op. 6 no 7, où l’on pourrait compter au niveau mondial les concurrents de ce niveau sur les doigts d’une main. Intéressant de dénicher dans la fugue du 1er allegro quelques secrets de cette puissance et matière sonore, en voyant le violoncelliste Raphaël Dubé doubler l’entrée des altos. Un bon vieux truc de chef de choeur, mais d’une éloquence redoutable.

Mimétisme involontaire

Nous étions bien heureux de réentendre Mireille Lebel en solo. Vedette des années 2006-2009 de l’Atelier de l’Opéra de Montréal, la chanteuse a construit patiemment sa carrière, en troupe en Allemagne de 2009 à 2014 et, ces temps-ci, à Toronto. Les airs de Haendel au programme mercredi étaient totalement dans son répertoire et ses cordes.

Franchement, les « exigences » du star-system sont parfois ridicules. Qui pourrait honnêtement soutenir que Magdalena Kozena lui a manqué mercredi soir ? Qui, parmi les gens qui ne veulent pas faire confiance aux remplacements proposés par des experts (on se souvient de Carnegie Hall, refusant, jadis à l’OSM, James Ehnes dans le Concerto de Tchaïkovski !) serait capable en aveugle de faire une différence artistique entre Kozena et Lebel dans ces cinq airs ?

Et il ne faudrait pas trop me pousser pour m’amener à parier que la majorité préférerait Mireille Lebel. Mieux encore, dans l’air « Agitata infidu flatu » de Juditha Trumphans de Vivaldi, la plus-value du tandem Lebel-Labadie — en mordant, en incarnation et en esprit — sur l’enregistrement Kozena-De Marchi est telle qu’ils recueilleraient probablement une unanimité.

Ironie de l’histoire, même visuellement, les spectateurs n’y verraient que du feu, puisqu’à ses débuts, lorsqu’elle enregistra son premier récital pour Universal Prague, Kozena arborait une flamboyante chevelure rousse. Je ne suis pas là pour faire des analogies à tout prix, mais force est de constater que Mireille Lebel a dix ans de moins, une santé vocale parfaite, une présence scénique irradiante et qu’elle maîtrise ce répertoire impeccablement, en gradation, des deux airs de Sesto de Giulio Cesare jusqu’à un somptueux et bouleversant « Scherza infida » d’Ariodante, d’une intensité suprême. Non, vraiment, Magdalena Kozena ne nous a pas manqué.

Un parallèle avec Chant 2018

Au fond, ce rendez-vous en plein Concours musical international de Montréal était fondamentalement passionnant. Dans sa trentaine rayonnante, Mireille Lebel, qui chante professionnellement de manière régulière depuis dix ans, n’est guère plus âgée que certains candidats d’un concours dont le plafond d’âge d’inscription a été relevé à 35 ans. Dans le bilan du concours, qui se conclura jeudi, les organisateurs devront se questionner sur le sens d’une finale opposant par exemple un candidat qui entrait en troupe dans un théâtre de Moscou l’année où une autre candidate finissait sa 5e année d’école secondaire (si j’exagère, c’est à peine…).

Si nous comparions la basse russe qui aura l’honneur de la finale du CMIM, demain, à ce qui lui est comparable ? Tiens, au hasard (!), Mireille Lebel, qui — à peu près même âge, même expérience — remplaçait donc Magdalena Kozena en faisant chavirer une salle et pourrait se produire ainsi dans n’importe quelle grande cité musicale et « tenir la comparaison » sans que les gens soient frustrés du changement. Le choc de la différence de niveau entre la basse russe et la mezzo est cruel.

Il y a donc de quoi se demander si les candidatures de plus de 28 ans ne devraient pas, dans le futur, faire l’objet d’un traitement et examen vraiment particulier, voire d’un quota pour préserver l’esprit d’un concours dont l’objectif n’est assurément pas de fournir des revenus d’appoint à des chanteurs aguerris qui n’ont pas percé, mais de révéler de futures vedettes du chant.

Soit dit en passant, on trouve sur YouTube, tiré de la prestation de Mireille Lebel dans le rôle de Charlotte de Werther à l’Opéra de Metz, l’air chanté par Rihab Chaieb en demi-finale. La comparaison est très intéressante pour comprendre les divers éléments qui ont pu coûter à Rihab Chaieb sa qualification.

Alors que dans le chant de Lebel tous les éléments techniques sont intégrés en un résultat organiquement dramatique, avec une voix certes différente, Rihab Chaieb jongle avec des registres et des placements de voix (« je suis seule », « tu m’avais promis »…). Bien encadrée, Rihab Chaieb fera son chemin et, je n’en démords pas, méritait de concourir en finale, quoi que l’on pense de sa témérité excessive et déraisonnable. Une témérité, cela s’encadre ; un manque d’aura et de profil, cela ne se compense pas. Car, je le répète, le but du CMIM n’est pas de fournir un catalogue de chanteurs de troupes de théâtre de province allemands, profil, hélas !, de la majorité des demi-finalistes de lundi et mardi.

Les Violons du Roy

Haendel : Giulio Cesare (ouverture et airs « Svegliatevi nel core, furie d’un alma offesa » et « L’angue offeso »). Concerto grosso op. 6 no 5. Air « Cara sposa » de Rinaldo. Agrippina (ouverture). Air « Verdi prati » d’Alcina. Concerto grosso op. 6 no 7. Air « Scherza infida » d’Ariodante. Vivaldi : Air « Agitata infidu flatu », de l’oratorio Juditha Triumphans. Mireille Lebel (mezzo-soprano), Bernard Labadie (direction). Salle Bourgie, mercredi 6 juin 2018.