Chant 2018: ils sont deux!

John Brancy, héros du volet «Mélodie», est monté en puissance, chantant en allemand, en russe, en anglais et en français avec une intelligence dramatique qu’on lui connaît désormais.
Photo: Tam lan Truong CMIM John Brancy, héros du volet «Mélodie», est monté en puissance, chantant en allemand, en russe, en anglais et en français avec une intelligence dramatique qu’on lui connaît désormais.

Ils sont deux. Emily D’Angelo et John Brancy. Et encore, Brancy, version « Aria », est ce qu’il fut il y a six ans ici : un chanteur formidable, devancé par le fantôme d’un chanteur encore plus formidable nommé Philippe Sly. Six ans après, Brancy est devenu un conteur d’exception. Mais il reste un « Sly moins » et je ne pense pas que l’objectif d’un concours qui a élargi son rayonnement et triplé son pouvoir d’attraction soit de sortir un lauréat 2018 (légèrement) inférieur au lauréat 2012. Reste Emily D’Angelo, talent exceptionnel et pari sur l’avenir. Reste aussi une finale et le choix du jury qui, en quart de finale, s’est avéré parfois imprévisible et le sera aussi ici (on le verra à la fin de ce texte).

Brancy, encore

Le niveau de ce que nous avons entendu mardi était globalement supérieur à la soirée de lundi. John Brancy, héros du volet « Mélodie », est monté en puissance, chantant en allemand, en russe, en anglais et en français avec une intelligence dramatique qu’on lui connaît désormais. Il n’est pas, à mes oreilles, le prophète Elie de l’Elias de Mendelssohn, mais l’arche musicale était parfaitement rendue. Son air tiré de Billy Budd fut captivant.

Le chanteur américain est un vrai interprète et il sait composer un programme, ce qui le différencie de Rihab Chaieb, qui semble avoir tout fait pour se mettre sur le gril en débutant avec l’air du compositeur d’Ariane à Naxos, trop haut et tendu pour elle. Et comme le passage des aigus est son petit défaut, la mezzo a balancé son défaut en pleine face au jury après trois minutes ! Elle s’est heureusement rattrapée ensuite. Son timbre chaud et sa présence charnelle doivent lui permettre de passer, d’autant plus qu’elle fait partie des quatre seuls musiciens du lot.

Le cas sera plus épineux pour le ténor Mario Bahg, un chanteur que j’aime beaucoup, mais qui a tout foiré dans les vingt dernières secondes de son Cujus animam du Stabat Mater de Rossini. Il a oublié de chanter le mot « nati » et, déconcentré, a craqué la cadence. Aura-t-il droit au pardon ? Je l’espère, car il possède, outre son beau timbre, une qualité rare chez les participants : il phrase ! Musicien lui aussi, donc.

Les cas difficiles

Ma principale crainte est que l’accroc final de Bahg donne un bon prétexte au jury pour faire passer le ténor Petr Nekoranec. À 26 ans, ce chanteur a tout réussi : de l’Opéra de Bavière il se retrouve éduqué par le Met. Ce serait bien qu’il croise sur sa route des gens qui lui apprennent à chanter. Car Petr Nekoranec, avec un talent brut majeur (son profil vocal est celui de Juan Diego Florez — je dis profil vocal en matière d’emploi, pas de qualité, évidemment), ne fait qu’une chose : de la technique et du placement vocal.

Ce placement a deux positions : bouche ouverte et bouche semi-fermée. En bouche ouverte, cela frise le paradis. Mais cela représente 3 % du temps. Donc, pendant les 97 % restants, le ténor tchèque place sa voix. Et il la place… dans le nez. Bref, je suis totalement allergique à ce chanteur qui, en plus, ce qui est inquiétant pour un jeune homme de 26 ans, affiche un début de « vibrato pré-caprin ».

Pour le reste, je n’ai pas grand-chose à dire. Mikhail Golovushkin, une basse russe de 35 ans, est en troupe dans la seconde maison d’opéra de Moscou. C’est très bien ainsi, car c’est un chanteur au talent honorable, sans plus, qui n’a rien à faire en finale d’un grand concours international et n’a aucune idée du style français quand il chante Faust.

Quant au ténor Konstantin Lee, il me fait penser à ces concours de force qu’on voit à la télévision où des gars tirent des camions avec les dents. Le timbre n’est pas déplaisant, mais tout se fait au prix d’un effort si surhumain que c’en est presque risible. Utile ténor de troupe dans un coin reculé quelque part…

Après rédaction de ce texte, le jury a annoncé ses finalistes. En plus de Emily et John, il a pardonné à Mario Bahg, n’en a pas voulu à Andrew Haji de n’avoir rien montré et a qualifié Lee et Golovushkin, éliminant encore une fois Rihab Chaieb, deux fois sévèrement punie.

Concours musical international de Montréal

Aria (demi-finale, 2e soir). Konstantin Lee (ténor, Corée du Sud), Petr Nekoranec (ténor, République tchèque), John Brancy (baryton, États-Unis), Rihab Chaieb (mezzo, Canada-Tunisie), Mario Bahg (ténor, Corée du Sud), Mikhail Golovushkin (basse, Russie). Orchestre symphonique de Montréal, Graeme Jenkins. Maison symphonique de Montréal, mardi 5 juin 2018.