Chant 2018: Emily D’Angelo survole la première demi-finale

La mezzo-soprano canadienne Emily D'Angelo, lundi soir, à la Maison symphonique de Montréal
Photo: Tam Lan Truong La mezzo-soprano canadienne Emily D'Angelo, lundi soir, à la Maison symphonique de Montréal

Après 55 minutes sans lendemain, passées en pure perte à entendre une soprano russe au programme interminable, un baryton coréen et un ténor bulgare, est arrivée sur scène une artiste comme il en apparaît de temps en temps dans un concours.

Emily D’Angelo concourt pour le Canada et l’Italie. Elle est mezzo-soprano, a gagné les finales des auditions du Metropolitan Opera en 2016, établissement dont elle a intégré le programme de développement en 2017. En septembre, elle participera à Operalia à Lisbonne. Elle pourrait bien commencer par rafler les honneurs à Montréal, jeudi.

En tout cas, elle a survolé cette première soirée de demi-finale, présentant six des douze chanteurs restant en lice.

Le profil parfait

Le plus étonnant avec Emily D’Angelo, ce n’est ni la voix, ni le style, ni la tenue sur scène. Le plus étonnant, c’est le rapport entre ce que l’on entend et l’âge de la chanteuse. Emily D’Angelo n’a même pas 24 ans ! Où et quand a-t-elle appris ce contrôle, cette variété de couleurs, cette maîtrise (vocalises de l’air tiré d’Ariodante de Haendel), cette intelligence esthétique dans trois des Sieben frühe Lieder d’Alban Berg ?

En un mot, Emily D’Angelo est un phénomène. Elle a évidemment le profil d’une lauréate de Concours musical international de Montréal, ce concours qui a pour particularité d’avoir été le premier à révéler des vedettes très jeunes : Yossif Ivanov à 16 ans, Nareh Arghamanyan, Beatrice Rana et Benjamin Beilman à 18 ans, les chanteurs Philippe Sly à 23 ans, Measha Brueggergosman à 24 ans. Nous verrons mardi qui pourra lui livrer la plus rude bataille.

Un autre chanteur a bien paru : le Canadien Andrew Haji, ténor aguerri de 32 ans. Haji a conçu sa demi-finale sur le mode « voici ma voix » : il a étalé son beau timbre lumineux et sain dans une série de quatre airs connus ne le mettant jamais en péril et ne représentant d’autre défi que la musicalité.

En termes sportifs : pendant que les autres disputaient une étape de montagne du Tour de France cycliste, Haji faisait tranquillement (et avec brio) de la trottinette sur le stationnement de l’arrivée. À voir son programme, il se réserve pour la finale. Le pari est risqué a priori, car avec huit ou neuf chanteurs de niveau équivalent, ce manque de prise de risques pourrait être un facteur disqualifiant. Mais pour l’instant, avec les lacunes entendues chez les quatre autres candidats, la stratégie est en passe de payer.

La valeur n’est pas proportionnelle au nombre

À partir du moment où l’on s’entend à considérer que le but du CMIM n’est pas de fournir d’honorables troupiers à des opéras de province, sachant que le nombre d’inscriptions avait triplé en 2018 et que les organisateurs nous annonçaient un millésime exceptionnel, je m’attendais à un tout autre niveau de cette demi-finale d’Aria. Et ce n’est pas parce que celui de la finale de Mélodie, dimanche, était si exceptionnel, que je ne suis pas capable de retomber d’un cran. Pour synthétiser ma pensée, je m’attendais à ce que le niveau d’Andrew Haji soit le niveau minimal et que l’on découvre non pas une, mais plusieurs Emily D’Angelo. Ce n’est pas du tout ce qui est arrivé.

Dans l’ordre de passage, nous avons d’abord entendu une soprano colorature russe, Dilyara Idrisova, venue montrer la netteté de sa technique de vocalisation. Ces vocalises sont sa signature et si le baroque se développe en Russie, elle en sera une des actrices, assurément. Le problème est que, quel que soit le répertoire, l’émission est univoque. Tout est impeccablement placé en avant, dans les résonateurs, et efficacement « trompeté ». La chose peut éblouir çà et là, mais montre de notables limites expressives dans Bach. Par ailleurs, il n’y a jamais le petit plus en puissance, volume et élargissement qui permettrait à un point culminant d’une phrase d’exploser.

Le baryton Kidon Choi a une grosse voix, mais une étrange couleur, comme caverneuse. En fait, il plafonne et fatigue au point de livrer un extrait de Macbeth de Verdi pour le moins douteux en matière de justesse, par exemple à la fin du récitatif, juste avant l’attaque de « Pietà, rispetto, amore ».

Le ténor Mihail Mihaylov soulève une question : y avait-il, en quart de finale, vraiment douze chanteurs moins bons que Choi et lui ? Mihaylov est efficace à première vue, mais au prix de bien des compromis. On ne se pose jamais la question si la voix va s’ouvrir, mais quand elle va se serrer. Par ailleurs, quand il passe du forte au mezzo forte, il perd en matière sonore et il ne parvient pas à en rajouter en puissance quand cela importe expressivement (« O quam tristis » de son Cujus animam gementem du Stabat Mater de Rossini).

Quant à la basse Jongsoo Yang, les basses sont, certes, rarement formées à 28 ans, mais, ici, il en manque vraiment beaucoup. Yang pousse ses aigus par un mouvement corporel ascensionnel et, quand il ne tient pas une ligne de chant, il commence à en accentuer quelques notes à coup de gros sons. L’air du Messie de Haendel dévoile le pot aux roses : sur les longues lignes apparaît un vibrato étrange et fort laid. Le travail est immense pour parfaire cet artiste.

Impliquer l’OSM dès la demi-finale a été tout un défi pour l’organisation ; le bibliothécaire, qu’il faut féliciter. L’orchestre s’est acquitté de sa tâche avec calme, le chef Graeme Jenkins ne prenant aucun tempo risqué et cadrant les choses au mieux, quitte à plomber un peu, par excès de prudence, le Rossini et le Donizetti de Mihaylov.

Enfin, un appareil acoustique a encore bousillé plusieurs moments de la soirée avec des chuintements stridents. Peut-être que mardi, un avis pourra être fait avant le concert pour demander une vigilance aux porteurs de ces prothèses qui peuvent s’avérer plus dérangeantes que des téléphones intempestifs, car ils nuisent avec constance et persistance et sont fort difficiles à localiser.

Concours musical international de Montréal

Aria (demi-finale, 1er soir). Dilyara Idrisova (soprano, Russie), Kidon Choi (baryton, Corée du Sud), Mihail Mihaylov (ténor, Bulgarie), Emily D’Angelo (mezzo, Canada-Italie), Andrew Haji (ténor, Canada), Jongsoo Yang (basse, Corée du Sud). Orchestre symphonique de Montréal, Graeme Jenkins. Maison symphonique de Montréal, lundi 4 juin 2018.