«Il n’est pas de grand combat sans musique pour l’accompagner», observe Joan Baez

Joan Baez sur la scène du centre Barclays, à New York, lors de son intronisation au Rock & Roll Hall of Fame, en avril 2017
Photo: Charles Sykes ASsociated Press Joan Baez sur la scène du centre Barclays, à New York, lors de son intronisation au Rock & Roll Hall of Fame, en avril 2017

À 77 ans, Joan Baez est une belle femme, solaire, douce et clairvoyante, qui estime pourtant qu’elle a fait son temps. Soixante ans précisément après son émergence sur la scène musicale, l’égérie folk des années soixante a donc monté une tournée d’adieux, dont elle ne cherche pas à faire grand cas. À titre indicatif, elle suscite pourtant un engouement tel qu’aux dix dates parisiennes initialement prévues à l’Olympia en juin ont été ajoutées cinq autres, en février 2019 (elle passera par Montréal le 17 septembre, à la Maison symphonique), un grand nombre de fans étant manifestement prêts à casser leur tirelire pour solenniser une artiste devenue, au fil des joutes, un symbole superlatif du militantisme tel que l’appréciation purement musicale a pu finir par en pâtir.

Fille d’un père physicien spécialiste de nucléaire, Joan Baez a été la compagne de Bob Dylan — qu’elle contribua à populariser en le faisant profiter de sa notoriété précoce, avant qu’il ne se comporte avec elle comme un rustre — et de Steve Jobs. Les Beatles ont demandé un jour à la rencontrer et, tout intimidés, se sont présentés en bredouillant leurs prénoms. Elle a chanté au Newport Folk Festival en 1959 et (enceinte, du seul enfant qu’elle aura) à Woodstock, dix ans plus tard.

Elle a également participé en 1963 à la Marche pour les droits civiques aux côtés de Martin Luther King, pour entendre l’historique « I have a dream ». Puis a milité très activement contre la guerre du Vietnam, mais aussi les dictatures des généraux en Grèce et de Franco en Espagne, l’invasion américaine en Irak, a dénoncé la turpitude au Cambodge, au Chili, en Chine, en Israël… Elle a soutenu Václav Havel à Bratislava en 1989, Lech Walesa à Gdansk, Barack Obama lors de sa campagne électorale. Elle a été adoubée par Amnesty International (ambassadrice de la conscience) et par la nation française (chevalière de la Légion d’honneur). Elle s’est investie pour les droits des femmes et des homosexuels. Entre autres.

Musicalement, Joan Baez n’a jamais dévié de sa trajectoire folk avec, fatalement, des hauts et des bas au gré d’une trentaine d’albums dont on situe communément l’apogée au mitan des années 1970 (Diamonds and Rust). Après dix années de silence discographique, elle vient de sortir Whistle Down the Wind — un disque de reprises, faute d’inspiration — qui, sans tralala (comme une paire de bottes qu’elle enlève au milieu de l’entretien : « Désolée, elles me font mal aux pieds »), sert de prétexte pour procéder à l’inventaire.

Quels souvenirs gardez-vous de vos débuts ?

C’était au Club 47 à Cambridge, à côté de Boston, dans une ville qui allait effectivement devenir un bastion de la scène folk, avec Pete Seeger et quelques autres. Mais le club en question baignait plutôt dans une atmosphère jazz et quand, étudiante inconnue de l’Université de Boston, j’ai commencé à y chanter, cela n’avait rien d’évident. J’ai revu voici quelques années des images d’archives tournées à l’époque par trois personnes, dont une femme qui avait conservé le film un demi-siècle durant dans un congélateur. On y voit un auditoire jeune et intello, pas encore hippie ; certains jouent aux échecs et on y entend une jeune chanteuse qui se prend au sérieux et semble maîtriser son sujet d’une manière dont, rétrospectivement, je m’étonne moi-même, avec une voix de soprano très pure… et bien différente de celle d’aujourd’hui.

Quel rapport entretenez-vous avec la nostalgie ?

Les années soixante, puisque ce sont celles auxquelles mon nom est souvent associé, ont été une période certes extraordinaire, mais pas nécessairement la meilleure, car la reconnaissance comportait aussi son lot de désagréments, liés par exemple à la peur d’affronter la scène et à diverses névroses phobiques, comme l’angoisse de vomir, qui refrénaient le plaisir. Heureusement, une longue thérapie m’a permis de m’en sortir. Notez au passage qu’il y a dix ans, je n’osais pas encore prononcer ce mot en France, de crainte d’être jugée un peu dingue [sourire].

Quand et pourquoi avez-vous décidé qu’il était temps de raccrocher ?

Le principal souci reste la voix qui, ne l’oublions pas, est un muscle. Or, dans mon cas, elle ne monte plus dans les aigus comme autrefois et l’entretenir est devenu une bataille épuisante. D’autant que, si je ne suis pas en studio ou en tournée, j’ai tendance à la négliger. Aussi, pour retrouver un niveau correct, je travaille avec un thérapeute qui me fait répéter des sons étranges que seul mon chien semble apprécier. Un exercice astreignant, fastidieux, auquel s’ajoutent les déplacements d’un continent à un autre, les deux heures passées chaque soir ou presque sur scène… Je n’ai plus 45 ans et je fatigue, c’est d’une logique implacable. Place à la méditation. Et à la peinture, à laquelle je m’adonne avec ferveur. Il me reste aussi dans ce domaine une sacrée marge de progrès, mais je suis enchantée par la perspective d’une nouvelle carrière, déjà entamée par l’exposition Mischief Makers, l’an dernier dans une galerie californienne, où je présentais une quinzaine d’oeuvres thématisées autour des « fauteurs de troubles » tels que Martin Luther King, Malala Yousafzai, Maya Angelou ou Harry Belafonte.

Pourquoi dix années séparent-elles vos deux derniers albums ?

Un dicton quaker suggère d’attendre jusqu’à ce que l’esprit produise une étincelle. Je n’avais aucune raison de me précipiter et il fallait aussi trouver une sélection de chansons compatibles avec ce que ma voix peut offrir en 2018. Puis trouver le bon producteur, Steve Earle, les bons musiciens. Une fois ces ingrédients réunis, tout est allé assez vite : le disque a été enregistré en trois fois trois jours, à Los Angeles.

Un mot sur Trump ?

Que dire de cet abruti ? Il a tiré bénéfice de l’organisation des conservateurs, mieux structurés que les libéraux et qui ont mis tout en oeuvre, méthodiquement, depuis des décennies, pour accéder au pouvoir. Trump est un crétin, un menteur, un dangereux malade, désormais nul ne peut l’ignorer, mais, que voulez-vous, il a remporté les élections sur la base d’un programme nauséeux dont tout le monde avait connaissance. Ce qui pose question quant à la responsabilité individuelle de chaque citoyen américain : comment a-t-on pu se fourvoyer à ce point pour arriver à un tel désastre ? Y compris parmi les élus républicains, je suis convaincue que beaucoup ont parfaitement conscience de la menace que constitue Trump — du reste certains ont claqué la porte, mais la plupart se contentent de faire le dos rond, pour maintenir le parti à flot et garder leur boulot.

S’il faut rester positif, on dira que Trump contribue à éveiller les consciences. Divers mouvements émergent dans le pays, à l’exemple de la mobilisation lycéenne contre les armes à feu après les tueries. Il est néanmoins encore tôt pour en évaluer la portée : les jeunes seront-ils suffisamment opiniâtres et secondés pour tenir tête à une administration qui verrouille le système et se montre peu sensible à l’écho de la rue, quand celle-ci se décide à bouger ? Signer une pétition sur Internet ne me pose aucun problème, mais cela ne m’empêche pas de douter de son impact. De même que, bien qu’il existe de formidables rappeurs, je ne connais aucune chanson de hip-hop qui, comme hymne protestataire, ait un jour fédéré autant de monde que We Shall Overcome ou Blowin’in the Wind.

Vous est-il arrivé, au gré de vos multiples engagements, d’avoir des moments de lassitude ? De vous dire qu’avec toute la bonne volonté du monde, la musique ne pouvait pas non plus vaincre les fléaux ?

Il n’existe pas selon moi de grand combat sans musique pour l’accompagner. Mais j’ai perdu mes illusions sur la nature humaine dès l’âge de 15 ou 16 ans, l’avantage étant qu’à partir de là, plus rien ne peut vous atteindre au point de baisser les bras. Et si le doute ne s’est jamais vraiment instauré, cela tient aussi probablement au fait que j’ai été entourée de personnalités si charismatiques qu’elles ont toujours su me tirer vers le haut.

Qui, en 2018, pourrait avoir l’envergure d’un Martin Luther King ?

Avant qu’il ne fasse le choix de devenir président des États-Unis, je pense que Barack Obama avait les compétences et l’aisance pour incarner un immense espoir populaire. Aujourd’hui, je suis sensible au parcours d’un homme tel que le révérend William Barber, dont l’engagement sans répit et indifférent au clivage Noirs-Blancs s’est vérifié pendant 11 ans à la tête de la NAACP [National Association for the Advancement of Colored People, organisation américaine de défense des droits civiques] en Caroline du Nord. Un poste qu’il a quitté l’an dernier pour mener d’autres campagnes en faveur des plus démunis.

Existe-t-il une figure mythique que vous n’avez jamais rencontrée ?

Elvis Presley. Mais je ne suis pas certaine que j’aurais aimé passer un temps fou en sa compagnie. Formulé autrement, je pense m’être plus enrichie au côté de personnes telles qu’Ira Sandperl [un activiste non violent disciple de Gandhi], Mairead Corrigan [Prix Nobel de la paix nord-irlandaise en 1976] ou Václav Havel.

Quel regard la protest singer emblématique des années 1960 et 1970 porte-t-elle sur l’avenir ?

Je ne vois rien qui incite à l’euphorie. Les questions autour du changement climatique, notamment, représentent pour moi une préoccupation majeure, avec des effets néfastes susceptibles de se faire sentir dans un délai bien plus bref que beaucoup ne l’imaginent. En théorie, tout le monde s’accorde sur la vision empathique d’un monde apaisé fuyant les ténèbres. Pourtant, dans les faits, je crains fort qu’à nos petites victoires succèdent trop souvent de grandes défaites.