Fragile et controversé Kanye West

Kanye West a fait l’objet de vives critiques du public récemment, notamment pour avoir associé l’esclavagisme en Amérique à un choix des populations noires.
Photo: Timothy A. Clary Agence France-Presse Kanye West a fait l’objet de vives critiques du public récemment, notamment pour avoir associé l’esclavagisme en Amérique à un choix des populations noires.

Après deux mois passés à faire mousser la sortie de son huitième album à coups de déclarations controversées — à propos de son « frère » Donald Trump, entre autres — et de chansons polarisantes, le rappeur et producteur Kanye West a enfin dévoilé jeudi soir dernier les sept chansons de Ye lors d’un lancement rustique retransmis en direct depuis un ranch du Wyoming. Moins éparpillé que The Life of Pablo parce que beaucoup plus bref, Ye expose West dans une candeur inédite alors qu’il se confie sur ses troubles mentaux et ses récentes prises de position sur des rythmiques intrépides.

Le mot « génie » est employé frivolement lorsqu’il est question des nouvelles stars de la pop mondiale, et West n’y a pas échappé. Mais s’il y a un aspect de sa carrière qui lui vaudrait assurément l’épithète, ce serait son sens de l’autopromotion. Ce gars-là ne manque pas d’ingéniosité pour faire parler de lui, en bien comme en mal.

Demeuré discret durant l’année qui a suivi son hospitalisation pour cause d’hallucinations et de paranoïa — il admettra plus tard être bipolaire —, West a récemment repris du collier sur le réseau social Twitter, pour ensuite enfiler une série de déclarations fracassantes tout en annonçant la sortie prochaine de cinq nouveaux albums, dont il assure la coconception et la réalisation et qui sont attendus dans les prochaines semaines : après celui de Pusha-T, puis ce nouveau Kanye, le disque KidsSee Ghost (West et Kid Cudi) est attendu vendredi prochain, suivi des albums de Nas et de la chanteuse Teyana Taylor, qui devraient tous être constitués de sept chansons également.

Ainsi, on comparera Ye, auquel collaborent Jeremih, John Legend et Kid Cudi, à The Life of Pablo (2016), mais forcément aussi à l’excellent album DAYTONA de Pusha-T paru la semaine dernière sous la férule de West. Il lui a pondu des rythmiques raffinées et croustillantes, souvent à base d’échantillons soul, sur lesquelles « King Push » a rappelé l’immense réputation qu’il s’était construite dans les années 2000 avec son duo The Clipse.

Si Ye supporte mal la comparaison avec DAYTONA, c’est évidemment parce que Pusha-T est un meilleur MC que West — le premier sera d’ailleurs en concert gratuit le 7 juin à Montréal pour le festival Mural —, mais aussi parce que ce dernier souffle le chaud et le froid dans ses textes, lesquels ne manqueront pas d’alimenter les conversations… Ils laissent aussi l’impression d’avoir été écrits à la sauvette, sur le coin d’une table, impression que confirment quelques strophes subtilement adressées à Drake sur la chanson No Mistakes — car voilà l’autre manchette rap de la semaine : la rixe verbale entre Pusha-T et Drake par chansons interposées, qui s’est soldée mardi dernier par un Drake mis K.O. au premier round. Les rimes de Kanye sonnent comme si elles avaient été ajoutées à la dernière minute…

Le texte le plus abouti de Ye est récité, plus que rappé, dès le début du disque, dans la chanson I Thought About Killing You : « The most beautiful thoughts are always besides the darkest/Today I seriously thought about killing you/I contemplated, premeditated murder/And I think about killing myself », dit-il sur d’ondulantes nappes de synthétiseurs.

West retrouve le sens du rythme — squelettique et tranchant — et de la mélodie qui tire l’oreille avec Yikes, chanson dense sur laquelle il aborde notamment sa dépendance aux opioïdes tout en faisant allusion à sa récente hospitalisation. Sexuellement vulgaire, la suivante All Mine s’ouvre sur un refrain accrocheur chanté falsetto par Jeremih ; belle audace sur le plan des orchestrations, minimalistes au possible, alors que deux ou trois notes de contrebasse, une caisse claire crispée et des bruits de distorsion soutiennent la prosodie du rappeur.

Arrivent ensuite les meilleures de ce court album : le chanteur PARTYNEXTDOOR offre un beau refrain soul en introduction de Wouldn’t Leave, puis West revient sur sa déclaration (faite à TMZ) à propos de l’esclavage, qui selon lui serait un « choix » fait par les Afro-Américains — ainsi qu’à la réaction courroucée de son épouse à ses propos insensés. Sur No Mistake, West fait un brillant usage d’un échantillon du rappeur Slick Rick ; avec la suivante Ghost Town et son refrain gospel-soul partagé par John Legend et Kid Cudi (les deux qui faussent, ça doit être intentionnel !), Kanye West rappelle l’esprit de son album Graduation, paru il y a onze ans. En conclusion, une autre beauté de ballade soul synthétique intitulée Violent Crimes, où il s’inquiète pour l’avenir de ses jeunes filles, une confession certes touchante et lucide, mais qui contraste avec l’appui qu’il offre (dans la chanson Yikes) à Russell Simmons, emporté par le mouvement #MeToo…

Affirmer que Ye est le moins bon album de Kanye West ne signifie pas grand-chose, puisque le reste de sa discographie est d’une qualité exemplaire — même le précédent, The Life of Pablo, aussi volatile et esquissé qu’il fut. Se dégage du nouveau la même spontanéité, la même urgence brouillonne que sur le précédent, tout en nous donnant l’impression que West s’y révèle davantage, dans ses défauts comme dans ses qualités.

Ye

★★★

Kanye West, G.O.O.D./Def Jam

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