La grande oubliée faite figure de proue

Queen KA et Sophie Cadieux en répétition la semaine dernière
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Queen KA et Sophie Cadieux en répétition la semaine dernière

Enfin, une vraie place pour elle. Oui, enfin. Un grand spectacle-hommage, vingt ans après ce qu’il faut appeler sa disparition. Dans le plein sens du mot. Témoignages des participantes.

Je l’ai connue très tard dans ma vie, dit Queen KA. Et je l’ai découverte via Gérald Godin. C’est lui qui m’a amené à Pauline. Et je me souviens encore de ce sentiment de surprise et de honte. De me dire “ben voyons qu’on ne m’a jamais parlé d’elle !!!” »

Les 30es Francos de Montréal s’ouvrent le vendredi 8 juin sur un grand spectacle au théâtre Maisonneuve de la Place des Arts en hommage à Pauline Julien, mis en scène et pensé par Ines Talbi, avec la participation d’Erika Angell, Klô Pelgag, Émilie Bibeau, Frannie Holder, Louise Latraverse, Isabelle Blais, Fanny Bloom, Sophie Cadieux, France Castel, Amélie Mandeville et Queen KA. Ça s’intitule La Renarde, sur les traces de Pauline Julien.

Fort beau titre. Mots bien choisis. Il y a de la fierté, mais aussi un peu d’indignation dans l’expression. « Sur les traces » n’est pas « dans la foulée », ni même « dans l’écho ». Il y a quelque chose d’un titre d’exposition muséale dans le libellé, un peu comme on dirait : « La Réaliste, sur les traces de Fréhel ». Voire « La Joconde, sur les traces de la Mona Lisa ». Des traces ne sont pas des balises ni des traits : il faut les trouver, gratter sous la surface des choses. Les traces potentiellement s’effacent, le mot a une connotation archéologique. En est-on déjà là, deux petites décennies après le départ de Pauline Julien ?

Ce qu’il nous reste

Il y a bien une salle Pauline-Julien, située dans l’Ouest-de-l’Île : c’est la salle de spectacles du collège Gérald-Godin. Il y a bien son fonds d’archives à BAnQ. Mais la plus récente compilation a 17 ans dans le corps. Il y a la biographie de Louise Desjardins, parue en 1999. Pour les dix ans du décès, un modeste mais touchant spectacle-hommage a été présenté à L’Outremont et ailleurs. L’année d’après, on rendait disponible la correspondance entre Pauline Julien et Gérald Godin, La Renarde et le Mal Peigné.

Et depuis ? Çà et là, on ravive une chanson, généralement L’âme à la tendresse. Tendre, tendre, douce, douce version par Mara Tremblay. Ou alors c’est Mommy, actualisée récemment par Émile Proulx-Cloutier. C’est à peu près tout. Pourquoi Pauline a-t-elle été aussi injustement traitée par la mémoire ? « C’est malheureusement souvent le cas avec l’histoire de femmes aux Québec », constate Ines Talbi.

Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Une partie des artistes qui monteront sur scène pour rendre hommage à Pauline Julien le 8 juin: (derrière) Amélie Mandeville et Erika Angell, (au centre) Frannie Holder, la percussionniste Laurie KC Torres et Ines Talbi, (devant) Sophie Cadieux et Queen KA.

« Je ne me souviens pas d’avoir eu à lire et à découvrir Hélène Pedneault ou Denise Boucher au secondaire, continue-t-elle. On ne m’a pas non plus parlé de Madeleine Parent et de ses batailles pour l’équité salariale, pour la protection des nations et de femmes autochtones. Léa Roback ne fut jamais mentionnée dans mes cours d’histoire. Simonne Monet-Chartrand aurait dû me marquer beaucoup plus, mais personne ne m’en avait parlé avant le cégep. Pour moi, ado, c’était “la femme de”. »

La mission d’Ines Talbi

Ines Talbi est en mission, et ce spectacle de textes et chansons soulignera moins l’anniversaire que la vie si vibrante et passionnante de l’auteure, la compositrice, l’interprète, l’actrice et l’activiste : « Pauline est une des plus grandes figures d’influence de son époque. Elle était une star et une artiste engagée. Elle a brisé des tabous. Elle a brillé à travers le monde. Elle a chanté le Québec de Trois-Rivières à Sopot en Pologne. Mais bon, on se souvient d’elle surtout comme “la femme de”… et comme “la chanteuse qui chantait tel auteur”… »

Mais quelle chanteuse ! Hormis les vinyles, c’est la compilation de la collection Québec Love (Gamma, 1993) qui en donne le plus justement la mesure. « Elle n’interprétait pas, elle était, résume Isabelle Blais. La révélation pour moi s’est faite au Conservatoire d’art dramatique de Montréal. Je me suis lancée dans l’interprétation de La Manikoutai a cappella pour une évaluation du cours de chant. Tout un défi ! C’est là que j’ai compris sa fougue et son intensité. L’émotion pure, fragile et forte. »

Photo: Archives Le Devoir Pauline Julien en 1974

L'auteure-compositrice-interprète Amélie Mandeville a d’abord entendu Ah que l’hiver : sa mère ajoutait sa voix à celle de Pauline Julien quand le disque jouait. « Je connaissais sa voix, mais je ne pouvais pas mettre un nom dessus et encore moins comprendre son élan et d’où elle venait. Était-ce sa façon de vivre que de dire haut et fort ce qu’elle ressentait ? Je ne comprends pas tout, mais je ressens beaucoup de vérités quand je l’entends chanter avec sa voix pleine jusqu’au bout de ses limites, et ce, dans des mélodies aussi montagneuses que sa vie. »

Queen KA évoque Mommy, le choc de la première fois. « Je me rappelle la charge émotive que ça avait créée en moi. Cette chanson tellement magnifique et cruelle. L’interprétation de Pauline si poignante. » La chanteuse d’origine suédoise Erika Angell la découvre maintenant, à mesure que le spectacle prend forme : « Elle était extrêmement directe et vraie. La connaître, c’est forcément comprendre son engagement politique et féministe. » France Castel renchérit : « Je l’ai admirée dans toute son oeuvre, mais ce qui me semble différent, c’est l’ampleur de sa vie, de ses engagements. »

L’amie

Louise Latraverse, elle, se souvient de tout. « C’était ma grande amie. J’ai acheté ma maison du carré Saint-Louis en 1972 à cause d’elle. On a tout vécu ensemble. Gérald était aussi ami avec mon mari, Emmett Grogan. Il est le parrain de mon fils. Les fêtes chez elle avec Jacques Parizeau et sa femme, Alice Parizeau, Raymond Lévesque, Roland Giguère, Miron, Kim Yaroshevskaya, Ducharme, Patrick Straram, Hubert Aquin, Brigitte Sauriol, Marcelle Ferron, etc. J’en oublie plusieurs. Les artistes français de passage : Anne Sylvestre, Julos Beaucarne et tant d’autres. La maison était toujours pleine. »

Beaucoup d’oubliés dans cette liste. À se demander si, une fois le deuxième référendum perdu, les artisans du pays en devenir ne se sont pas tous retrouvés à la même maison de retraite, à l’écart du chemin. Peut-être a-t-on « laissé un peu ces combats de côté », se désole Émilie Bibeau.

Pour Ines Talbi, il y a forcément un lien. « J’ai réellement plongé dans son univers quand j’ai commencé à lire sur le Québec, les référendums. Je me questionne beaucoup sur mes origines et sur mon rapport à ces catégorisations étatiques. On me demande constamment d’où je viens. Peu importe où je suis. Ici, là-bas. Ma peau ou ma langue sont toujours immigrantes quelque part. Donc, dans cette quête de trouver ma maison, je me suis profondément attachée à Pauline, Godin, Miron, etc. Je regarde encore (les larmes aux yeux) le documentaire de La nuit de la poésie. Je comprends leur amour du Québec. Leur fureur de vivre. »

Comment aurait-elle vécu le mouvement #MoiAussi ? Louise Latraverse est catégorique : « Elle aurait déjà écrit et enregistré une chanson. »
 


Une version précédente de cet article, qui attribuait une citation à la comédienne Émilie Bibeau alors qu'il s'agissait de l'auteure-compositrice-interprète Amélie Mandeville, a été corrigée.

La Renarde, sur les traces de Pauline Julien

En ouverture des Francos de Montréal, au théâtre Maisonneuve le 8 juin