Courtney Barnett, l’art de la prise de textes

Courtney Barnett est placide en entrevue. Elle garde sans doute le sarcasme de ses textes dans un coffre qui ne se déverrouille que pour la composition.
Photo: Andrew Brownbill Associated Press Courtney Barnett est placide en entrevue. Elle garde sans doute le sarcasme de ses textes dans un coffre qui ne se déverrouille que pour la composition.

Aux « Ça va? » qui ricochent sans qu’aucune réponse vienne éclabousser nos échanges phatiques, l’Australienne Courtney Barnett riposte par un torrent d’introspection à l’usage de tous. Son second album, Tell Me How You Really Feel, n’attend pas de point d’interrogation pour embrayer. « En anglais, on dit “how are you doing ?” comme on dit bonjour, sans attendre de réponse. Les Londoniens prennent même les devants en vous saluant par un “You alright ?” qui présume bien trop. Alors, j’ai commencé à répondre “ouais ouais, ça peut aller” et à développer. Ils étaient surpris », s’amuse l’Australienne de 30 ans.

Rencontrée fin février à Paris, elle avait cette allure désapprêtée de l’ère grunge des années 1990, dont elle a gardé non seulement le look, mais aussi le brasier de guitares, qu’elle sait aviver ou seulement réchauffer à feu doux comme peu d’autres de sa génération. Dès ses dix ans et sa première six-cordes, Courtney Barnett s’est sentie musicienne, attendant son heure, gribouillant des carnets : « Je ne savais rien [du mouvement musical] riot grrrls jusqu’au début de ma vingtaine, mais j’aurais aimé les connaître, plus jeune », regrette celle qui, avec son album Sometimes I Sit and Think, and Sometimes I Just Sit (2015), est devenue l’une des guitaristes et songwriters les plus réjouissantes de notre époque, à ranger du côté des outsiders à la mélancolie transpercée d’un rire nerveux que sont Angel Olsen, Kevin Morby, Sharon Van Etten, Mac DeMarco, Chris Cohen ou Kurt Vile.

Ses saynètes sur brûlis de guitares avaient été un déclic pour le public avec le titre Avant Gardener, narrant une séance de fumette qui tourne au choc anaphylactique et dont elle tirait profit, lors du trajet en ambulance, pour distiller des commentaires millimétrés sur sa génération biberonnée au lait d’amande.

Zone secrète de langage

L’Australienne est placide en entrevue. Elle garde sans doute le sarcasme de ses textes dans un coffre qui ne se déverrouille que pour la composition. Elle vous parle du bout des lèvres, tant elle a dû trimer à trouver les mots pour le disque qui nous amène à la rencontrer, et qu’elle ne voudrait pas contredire. À commencer par le mot hopefulessness, trafiqué pour cet album, qui décrit « cette sensation de se sentir sans espoir et d’avoir pourtant envie d’y croire ».

Je n’aime pas corriger mes paroles à l’écrit, car j’aime qu’on puisse les lire et qu’elles sonnent comme dans ma tête

 

C’est peut-être cette contradiction qui la fait convoquer ses idoles Kim et Kelley Deal des Breeders aux postes de choristes sur Crippling Self Doubt and a General Lack of Confidence, pour annihiler l’autodépréciation du texte. « J’essaie de dire succinctement tout ce que je pense, j’ai souvent des pages et des pages qui tournent en rond. Chaque thème que j’explore a sa propre arborescence, c’est sans fin, il y a peut-être cinq histoires derrière chaque chanson », énonce-t-elle comme si elle s’épuisait d’elle-même, adepte qu’elle est de titres de chansons qui se tassent sur deux lignes de textes denses.

Dans les paroles de son nouvel album adressées à la presse, il était précisé de ne surtout pas en changer l’orthographe : des lettres sont contractées autant qu’elle en gobe de sa voix nasale, délimitant ainsi sa zone secrète de langage. « Je n’aime pas corriger mes paroles à l’écrit, car j’aime qu’on puisse les lire et qu’elles sonnent comme dans ma tête. J’adore composer de la musique, mais ce sont les paroles qui me demandent le plus d’énergie et drainent toute l’émotion. Je ne veux pas gâcher un mot quand j’écris, car je ne veux pas gâcher d’espace. Il y a déjà tant de choses écrites, bonnes et mauvaises, dans le monde. »

Feedback et distorsion

Alors que l’on redécouvre et republie en masse le corpus des écrits féministes et que l’arsenal de citations se consolide, elle va y faire des emprunts pour épingler les hommes qui s’octroient le droit d’importuner. Sur le singleNameless Faceless, elle paraphrase Margaret Atwood (auteure de La servante écarlate, roman d’anticipation récemment adapté en série avec le succès que l’on sait) : « Les hommes ont peur que les femmes se moquent d’eux, les femmes ont peur que les hommes les tuent. »

Sur Hopefulessness, elle se fait la voix de Carrie Fisher : « Saisis-toi de ton coeur brisé et fais-en de l’art », citation rapportée par Meryl Streep alors qu’elle recevait un Golden Globe. « J’ai été forcée de prendre conscience du féminisme juste par le fait d’exister dans ce monde », résume-t-elle quand on évoque le mouvement #MeToo, qu’elle n’a pas attendu pour écrire I’m Not Your Mother, I’m Not Your Bitch, qui s’ouvre sur un feedback électrique, sa voix excédée, de la distorsion en paquets de dix et une puissance articulée, preuve devenue rare que le grunge ne fut pas qu’un effet de mode tombé aux oubliettes.

Le titre ne fait en rien référence à La maman et la putain, de Jean Eustache, film dont Courtney Barnett n’avait pas eu connaissance en terres australes, mais dont elle se note la référence pour plus tard. « J’essaie constamment de m’éduquer, j’ai toujours eu faim de connaissance. En ayant beaucoup joué live ces derniers temps, j’ai gagné en maîtrise de mon instrument et réussi à l’utiliser comme un objet catalyseur de mon émotion autant que l’a longtemps été ma voix. Ce titre est par exemple l’un des plus noise que j’ai faits. Les moments les plus abrasifs symbolisent toujours ma frustration, mais je tiens à ce qu’ils s’équilibrent avec d’autres, plus hypnotiques. »

Cette ambivalence se nourrit de ses productions pour sa compagne, Jen Cloher, avec qui elle a fondé le label Milk !, mais aussi de son album avec Kurt Vile, Lotta Sea Lice, enregistré en deux séances de deux jours à un an d’intervalle, « un tout petit projet » capable de raviver la flamme des fans de rock indépendant, Pavement en tête.

Gros cafard domestique

À Melbourne, au début des années 2000, alors qu’elle était serveuse et sous antidépresseurs, nous précise-t-elle, elle griffonna cette phrase : « Les amis vous traitent comme des étrangers, et les étrangers comme vos meilleurs amis. » Bien qu’elle ne soit plus derrière le bar, de retour chez elle après avoir été aspirée dans le siphon des tournées, elle s’est raccrochée à cette punchline qui transperce son superbe City Looks Pretty, gros cafard domestique sur fond de power pop, tapé à la machine à écrire. « J’en avais une, quand j’étais plus jeune. Et pour cet album, sur lequel je bloquais, je voulais jouer des tours à mon cerveau en ayant différents spots d’écriture dans la maison. Un carnet posé sur une table, un ordinateur et un recoin avec cette machine, dont le rythme est plus lent qu’en écrivant à la main ou à l’ordinateur. »

Sur Need a Little Time, sa relation à son public, en attente d’un album qu’elle n’arrive pas à écrire, la berce : « I don’t know a lot about you but You seem to know a lot about me ». Elle envoie des piques aux trolls, dont elle a été victime, en tant que femme gaie qui fut par ailleurs le visage et la voix d’une publicité Apple célébrant la légalisation du mariage gai en Australie, officialisée le 7 décembre 2017. « Ç’a été un processus très douloureux pour beaucoup, car le vote public a ouvert les portes à beaucoup de négativité et de haine », se rappelle-t-elle, amère.

Le flottant Sunday Roast, suite du titre plus ancien Anonymous Club, ne rougit pas quant à lui d’évoquer la banalité d’un dîner normal avec des amis, quand « on cuisine » et que « chacun apporte quelque chose. Moi qui me sens très dépendante des réseaux, ça me permet de retrouver une vraie connexion avec les gens. Le titre Charity évoque également cette idée que notre vie ne devient plus que ce que l’on veut projeter sur les autres. J’avais retenu cette expression, “cropping out all the sadness ” dans la série Portlandia, qui évoque ce mécanisme de défense qui consiste à présenter les choses comme étant parfaites. Mais souvent, je le fais aussi. Car ça demande trop d’effort de dire la vérité. »