Beethoven comme hygiène musicale

Kent Nagano lors d’un concert à Hambourg, en Allemagne
Photo: Christian Charisius Agence France-Presse Kent Nagano lors d’un concert à Hambourg, en Allemagne

Kent Nagano et l’Orchestre symphonique de Montréal ont mis au programme une intégrale Beethoven pour achever la saison 2017-2018. C’est l’assurance de remplir les salles, mais cela s’avère beaucoup plus que ça.

Le premier concert, dimanche, regroupait curieusement les Symphonies n° 4 et n° 5, alors qu’il est toujours intéressant, voire capital, d’entamer un parcours Beethoven par le choc du premier accord de la Première, un postulat à lui seul. Mais de toute évidence, à en juger par ce que nous avons entendu, cette intégrale est un projet artistique impérieux et pas une simple idée marketing.

Efficacité acoustique

L’interprétation débute par le choix des effectifs et du positionnement sur scène. Kent Nagano utilise un demi-orchestre : 32 cordes et des vents par deux, soit 44 musiciens pour la Quatrième. Cela lui permettra sans doute de répartir l’ensemble des concerts entre deux groupes et de soutenir le rythme d’un concert par jour sans faire de compromis sur la préparation.

Ce souci de perfection s’entend. J’ai souvent parlé de transparence et de rebond s’agissant du Beethoven de Kent Nagano. À 50 musiciens (grosso modo l’effectif de la Cinquième) dans l’acoustique détaillée de la Maison symphonique, les dosages les plus savants sont possibles, comme cette alliance cors-bassons dans la construction harmonique de la 4e Symphonie. Nous ne l’aurions jamais perçue à la Salle Wilfrid-Pelletier.

Cette efficacité acoustique et cette transparence sont renforcées par plusieurs facteurs : une canopée (toit modulable) baissée ; un fond de scène avancé ; une salle bourrée de spectateurs qui absorbent le son et une disposition de l’orchestre sur scène avec des contrebasses à gauche et des violons opposés.

Avec 10 violons I face à 8 violons II (défavorisés par l’acoustique, car projetant vers le fond), on perd un peu d’intensité quand les seconds poursuivent une phrase entamée par les premiers ou leur répondent. Mais le dommage est bénin, car l’oreille est surtout attirée par le fruité des bois, les accents nets, les transitions souples, les dosages bien pesés avec, chose rare, dimanche, une fusion impeccable des cuivres dans le corpus sonore — suis-je vraiment le seul à entendre une différence quand Stéphane Beaulac est à la trompette ?

Populisme mal placé

Je ne sais comment se passera la suite, notamment le concert des Symphonies n° 2 et n° 6, diffusé en direct mardi sur Medici.tv, mais l’interruption, dimanche, entre chaque mouvement, par les applaudissements d’une frange marginale du public, et surtout le fait qu’ils soient encouragés par le sourire complice d’un chef se retournant, pose un problème certain.

Il va se trouver, comme à l’habitude, des personnes pour nous rappeler que, du temps de Beethoven, on applaudissait quand on voulait et que, pendant les opéras de Mozart, on mangeait dans la salle. Je ferai remarquer à ces mêmes personnes, qui s’éclairent sans doute à la bougie, n’ont ni réfrigérateur ni eau courante et font ferrer leur cheval pour aller en ville, que les temps ont changé et que, donc, l’écoute musicale a changé.

C’est pour cela que les orchestres jouent avec une telle précision. C’est pour cela que l’on investit des millions dans des salles d’un tel raffinement acoustique. Cela n’a rien à voir avec quelque élitisme ; démocratiser la musique, c’est améliorer l’ouverture à l’écoute du plus grand nombre et éduquer avec simplicité, respect et convivialité : c’est ce que fait parfaitement Yannick Nézet-Séguin, en mettant les mains dans le dos pour stopper les applaudissements quand il importe.

Et là, il importe vraiment, car, dans la 4e Symphonie, le silence et l’« espace-temps » entre le 3e et le 4e mouvement sont un élément majeur de l’interprétation. Ce sera encore plus crucial entre le 1er et le 2e puis le 3e et le 4e mouvement de la 7e Symphonie. Si Kent Nagano encourage implicitement la destruction de cet élément-là, alors qu’il est capital pour d’autres chefs (j’ai cité Yannick Nézet-Séguin, mais je peux nommer Jean-Marie Zeitouni ou Bernard Labadie) c’est que nous ne partageons pas les mêmes valeurs.

Le destin d’un géant : la 5e Symphonie de Beethoven

Beethoven : Symphonies n° 4 et 5. Orchestre symphonique de Montréal, Kent Nagano. Maison symphonique de Montréal, dimanche 27 mai 2018. Reprise lundi.