Roméo, héros vocal

La soprano Marie-Ève Munger et le ténor Ismael Jordi dans les rôles de Juliette et de Roméo
Photo: Yves Renaud La soprano Marie-Ève Munger et le ténor Ismael Jordi dans les rôles de Juliette et de Roméo

Le directeur artistique de l’Opéra de Montréal a provoqué un certain émoi avant la première de Roméo et Juliette en annonçant au micro que Marie-Ève Munger était indisposée mais chanterait quand même et remerciait le public pour sa compréhension.

L’annonce déclencha plus de peur que de mal. La soprano saguenéenne a tenu le coup pendant toute la représentation. Elle n’a certes pas été au sommet de sa condition, car les extrêmes aigus s’effilochaient un peu au lieu de se déployer, mais sa prestation était plus que présentable. Avec un regain de santé vocale, on peut présumer que l’ampleur se rapprochera de celle d’Ismael Jordi, son partenaire, un ténor andalou qui fait, à lui seul, le prix de la représentation.

Je n’ai pas souvenir d’avoir entendu beaucoup de ténors de cette trempe à Montréal ces quinze dernières années. Contrairement à d’autres, qui ont brûlé leur talent, Ismael Jordi s’est construit en sélectionnant intelligemment son répertoire. La voix est solaire, parfaitement dosée et maîtrisée. La discipline dans la prononciation du français est très remarquable. Pour couronner le tout, Jordi fait preuve d’un vrai instinct. Il aborde l’air « Ah ! Lève-toi, soleil » de manière plutôt intimiste, parlant avec tendresse de la femme aimée.

Satisfactions vocales

Le baryton de Québec Hugo Laporte réussit très bien son baptême du feu en Mercutio, mieux encore dans le Ier Acte (admirable air « Mab, la reine des mensonges ») que dans le face à face avec Tybalt au IIIe. Les grandes satisfactions vocales s’accumulent dans ce spectacle, au premier rang desquelles le Frère Laurent d’une grande noblesse d’Alain Coulombe.

Accotant ce chanteur d’expérience, on trouve deux jeunes mezzo-sopranos : Katie Miller, prometteuse membre de l’Atelier lyrique, en Stéphano, et Alexandra Beley, la nourrice Gertrude. Leurs (presque) pendants masculins sont le prometteur ténor Sebastian Haboczki dans le rôle de Tybalt et le baryton Max van Wyck en Grégorio. Les autres sont honorables. À noter l’excellence des choeurs, tant au niveau de la puissance que de l’homogénéité et, surtout, de la diction. Le chef Giuliano Carella tient l’ensemble d’une baguette de fer, le geste haut et précis.

Roméo et Juliette est aussi et surtout un spectacle élégant et juste. Les décors classiques servent pour la quatrième fois, mais ils sont magnifiques et efficaces. Comme nous retrouvons les costumes originaux de Claude Girard, plutôt que les adaptations modernisées de la dernière présentation, nous sommes face, parfois, à de vrais tableaux de maîtres animés, comme dans le bal masqué ou la scène du balcon.

Les éclairages très subjectifs, voire outrés, d’Éric Champoux creusent ce concept pictural à coup de rouges et bleus intenses ou de rayons vifs qui ne visent aucunement le réalisme, mais le relief des émotions ou l’annonce du drame. La mise en scène de Tom Diamond est très juste, avec la belle idée de montrer l’union des amants sur le choeur d’ouverture, un rêve brisé par la haine. Très beau travail aussi sur les scènes de combat.

L’Opéra de Montréal s’en tient à une lecture de Roméo et Juliette à l’issue dramatiquement simplifiée, coupant le 2e tableau de l’acte IV (cortège nuptial et mariage arrangé), parfois raccourci dans d’autres maisons d’opéra pour précipiter la « mort » de Juliette, mais en général jamais supprimé, puisqu’il importe que le sacrifice de Juliette soit public. Elle s’y effondre devant son père en chantant : « La haine est le berceau de cet amour fatal ; que le cercueil soit mon lit nuptial. » Comme dans d’autres institutions, le premier tableau de l’acte V, qui explique que la lettre de Frère Laurent devant prévenir Roméo du subterfuge ne lui est pas parvenue, est aussi évacué.

Spectacle à voir pour un ténor exceptionnel, une distribution bien équilibrée, réservant de belles découvertes, et un cadre classique et raffiné.

Roméo et Juliette

Opéra de Charles Gounod (1867). Ismael Jordi (Roméo), Marie-Ève Munger (Juliette), Hugo Laporte (Mercutio), Katie Miller (Stéphano), Alexandra Beley (Gertrude), Alexandre Sylvestre (Capulet père), Scott Brooks (duc de Vérone), Alain Coulombe (Frère Laurent), Sebastian Haboczki (Tybalt), Max Van Wyck (Gregorio), Rocco Rupolo (Benvolio), Nathan Keoughan (Paris), Choeur de l’Opéra de Montréal, Orchestre Métropolitain, dir. Giuliano Carella. Mise en scène : Tom Diamond. Décors et costumes : Claude Girard. Éclairages : Éric Champoux. Salle Wilfrid-Pelletier de la Place des Arts, le 19 mai 2018. Reprises mardi, jeudi et samedi.