Les vétérans déroulent le tapis aux jeunes

<p>Le Rova Saxophone Quartet</p>
Photo: Martin Morissette FIMAV

Le Rova Saxophone Quartet

Il était attendu comme le clou de cette journée du vendredi à la 34e édition du Festival international de musique actuelle de Victoriaville, le contrebassiste américain William Parker, cela dit sans rien enlever à la qualité de l’admirable récital livré par le Rova Saxophone Quartet deux heures plus tôt, à l’église St-Christophe d’Arthabaska. C’était en tous cas la plus grande foule du deuxième jour du FIMAV, amassée dans la grande salle du Colisée, prête à se faire remuer les tripes avec du free-jazz expert, le musicien s’étant entouré de fameux collègues. 

 

Avant d’introduire le quatuor, le directeur du FIMAV, Michel Levasseur, a tenu à dédier ce concert, « cette soirée, tout le festival » à la mémoire du pianiste Cecil Taylor, décédé le 5 avril dernier, à l’âge de 89 ans. C’est en compagnie du fameux pionnier du free-jazz que Parker avait justement fait ses débuts au festival, il y a vingt ans. Le voilà de retour à Victoriaville après plusieurs années d’absence, proposant la musique de son projet In Order to Survive.

Photo: Martin Morissette FIMAV

Le contrebassiste américain William Parker était attendu comme le clou de la deuxième journée du festival.

À ses côtés, des musiciens de la meilleure classe. Le saxophoniste Rob Brown, collaborateur de la première heure de Parker. L’hallucinant batteur Hamid Drake, qui fait sonner ses cymbales avec tant de grâce – les quelques dialogues qu’il a tenus avec Parker durant la performance valaient à eux seuls le prix du billet. Puis le vénérable compositeur et pianiste Dave Burrell, autrefois complice de Pharoah Sanders. Vif et toujours espiègle à 77 ans, il jouait de son instrument comme Jackson Pollock peignait, jettant ses mains sur le clavier comme l’autre fouettait la toile de ses pinceaux, barbouillait ses motifs jazzés en plaquant le dos de ses mains sur les ivoires. Envoûtant et généreux spectacle; soulignons que Parker reviendra à Montréal le 10 juin prochain, le temps d’une performance en duo avec le vétéran batteur et percussionniste Milford Graves, à l’invitation du festival Suoni per il Popolo.   

À genoux

Ce fut, plus tôt en soirée, notre première visite à l’église St-Christophe, dans la vieille partie de Victoriaville. Mal assis sur nos banquettes, sans autre éclairage que les chandeliers pendant du plafond, l’endroit proposait néanmoins le confort d’une sonorisation chaudement réverbérante pour découvrir les plus récentes compositions du Rova Saxophone Quartet éditées sur un nouvel album fraîchement paru sur Disques Victo.
 

C’était superbe. Quatre décennies de défrichage musical passées à rapprocher les univers du jazz et de la musique contemporaine. Les lieux ajoutaient forcément quelque chose de solennel à ce concert-lancement de disque-anniversaire des quatre virtuoses des membres de la grande famille des saxophones, du baryton au sopranino, qui peignaient un camaïeu de timbres cuivrés. Entre la fébrilité des envolées jazz et la profondeur de leurs jeux d’harmonies, que du bonheur. 
 

Notre journée de musiques actuelles avait cependant débutée dans la petite salle du Colisée à 17h, en compagnie d’un trio d’improvisateurs faisant dans la fine dentelle sonore et piloté par le violoniste Malcom Goldstein, 81 ans bien sonnés, au jeu toujours alerte et méticuleux. Le retrouvaient sur scène l’une des virtuoses de la guitare chinoise (pipa), Liu Fang, ainsi que le guitariste Rainer Wiens. Ce dernier a de plus fait la démonstration qu’il était possible de jouer du piano à pouce (kalimba) avec un archet, ce qui n’était jamais venu à l’esprit. 
 

Beaucoup d’écoute entre ces trois instrumentistes, alors que Goldstein et Fang arrachaient toutes les sonorités possibles de leurs instruments respectifs, magnifiant le frottement des cordes et les coups de phalanges sur la caisse de résonance. À la guitare et au kalimba, Wiens donnait la réplique en couchant tantôt quelques vagues thèmes mélodique, ou en instaurant une forme rythmique, appui que prenaient ses collègues pour se jeter encore plus loin dans l’inconnu. Intéressant, mais pas soufflant.  
 

Sang neuf

Aussi nourrissant que fut le programme de ce vendredi soir, reste que tout ça manquait cruellement de sang neuf. De perspective nouvelle sur cette indéfinissable scène. De l’énergie d’une nouvelle génération de musiciens : voilà pourquoi la performance du trio suisse Schnellertollermeier paraissait si nécessaire à minuit, dans la petite salle du Colisée, bondée à l’occasion de leur première visite en sol canadien. 
 

Au programme : que des compositions originales, tirées de leurs quatre précédents albums – le plus récent, Rights, paru l’automne dernier sur étiquette Cuneiform Records, qui présente l’ensemble comme un « power-trio brutal-jazz » - ainsi qu’une inédite. Entrée en matière jazz-rock-fusion, long crescendo cadencé par la frappe puissante du batteur David Meier, qui troque la nuance pour les motifs complexes et des changements de rythmes impromptus. 
 

La suite de leur performance sera beaucoup plus singulière. Les trois comparses ont beau avoir été formé dans les écoles de jazz européennes, c’est l’influence des rythmes afro-brésiliens qui se dessine dans leurs tempos, ainsi qu’une esthétique empruntée à la musique techno : composition structurées en des successions de tensions et de relâchements, effets dub développés par le jeu ingénieux de Manuel Troller à la guitare électrique et Andi Schnellmann à la basse électrique, tous deux armés de pédales d’effets et de pédales de boucles, qui leur permettent d’enregistrer de courts motifs harmoniques qui s’empilent au fur et à mesure que la performance progresse. 
 

La multiplicité des références musicales décelées formait une masse sonore compacte, nerveuse, lourde et groovy livrée à plein volume, histoire de mieux souligner les contrastes avec les passages atmosphériques. Une admirable machine à rythmes que Schnellertollermeier.