La leçon d’opéra de Karl Böhm

Le chef autrichien Karl Böhm en juillet 1970
Photo: ORTF / Agence France-Presse Le chef autrichien Karl Böhm en juillet 1970

L'art lyrique connaît une période plutôt faste, élargissant son public en multipliant les réseaux de diffusion, au cinéma, ou en s’ouvrant davantage à la création. Dans ce cadre, quelle leçon pouvons-nous tirer des grands anciens ? Un coffret rassemblant l’héritage discographique lyrique de Karl Böhm nous apporte d’intéressantes réponses.

J’ai pensé à Karl Böhm samedi dernier lors de Carmen à l’Opéra de Québec. Non pas que le chef-d’oeuvre de Bizet soit associé au chef autrichien. Mais lorsque Don José chantait dans l’Air de la fleur « “Pouis” je m’accusais de blasphème », je savais qu’il fut un temps, sous d’autres chefs, où le même ténor, Thiago Arancam, s’était clairement fait dire que “puis” et “pouis”, ce n’est pas la même chose.

Que le ténor brésilien n’ait pas retenu la leçon importe peu. L’exemple attire notre attention sur l’importance du moindre détail à l’opéra. L’articulation et les couleurs, qui reposent à la fois sur l’orchestre et sur les mots, sont les moteurs de l’expressivité et dictent l’impact sur le spectateur.

À l’opéra, le chef est le garant du respect de ces articulations et de ces couleurs. L’Autrichien Karl Böhm (1894-1981) était, au XXe siècle, l’un des plus grands perfectionnistes du métier, pourfendeur en chef du laisser-aller et de l’approximation.

« C’est mon enregistrement ! »

Quelques documentaires, dans lesquels on voit Karl Böhm en répétition, témoignent de son éthique musicale. Parmi ces documents filmés, l’un, datant de 1967, qui a refait surface en octobre 2016 sur YouTube, le montre enregistrant à Prague une intégrale de Don Giovanni pour Deutsche Grammophon avec DietrichFischer-Dieskau dans le rôle-titre.

Même si cette rareté est narrée en allemand avec des sous-titres en japonais, le langage de la musique étant universel, il est facile d’être fasciné par le travail musical du chef, par exemple dans la confrontation entre Don Giovanni et le Commandeur, à partir de 42 minutes. Personne, ici, ne dit « pouis » (en italien) et rien ne déborde : « C’est mon enregistrement, alors vous suivez mes tempos », sermonne Böhm à 25 min 56 s.
 


Cette exigence et cette rigueur ont forgé une légende qui a impressionné les plus grands esprits. Dans sa notice, Richard Osborne rappelle que le cinéaste Ingmar Bergman, dans ses mémoires, Laterna magica, évoque une représentation de Fidelio dirigée par Böhm. Bergman parvenait à faire fi d’une mise en scène médiocre et d’un décor pénible grâce à « la simple évidence de la musique, où tout collait, sans artifice, sans effet, sans tempo inhabituel ».

Ce n’est pas parce que le chef vécut octogénaire et oeuvra dans les années 1950 et 1960 que « papy Böhm » est un vieux lourdaud, aujourd’hui périmé. Son Mozart peut être d’une légèreté duveteuse (écoutez l’accompagnement ailé de l’air de Belmonte dans le 1er acte de L’enlèvement au sérail) et ses opéras de Richard Strauss sont avant tout d’une formidable transparence. On peut ainsi légitimement parler d’enregistrements de référence, car on peut s’y référer, aujourd’hui comme hier, d’autant que les conditions dans lesquelles ont été réalisés les opéras en studio n’ont plus cours.

Énorme, mais un peu frustrant

Si vous n’êtes pas intéressés par Mozart et Richard Strauss, passez votre chemin. Ce coffret est très majoritairement consacré aux deux compositeurs majeurs qui ont marqué la carrière de Böhm. Sur 70 CD, Mozart occupe les CD 13 à 34, et Strauss les CD 35 à 62 ! Il y a parfois deux versions des mêmes opéras, souvent pour notre plus grand bonheur, puisque le premier Don Giovanni, de 1967 (Fischer-Dieskau, Flagello, Nilsson, Arroyo, Schreier, Talvela, Grist, Mariotti), a été longtemps indisponible, supplanté par le second, de 1977 (Milnes, Berry, Tomowa-Sintow, Zylis-Gara, Schreier, Macurdy, Mathis, Duesing), pas forcément mieux-disant. Bonheur aussi de retrouver le Così fan tutte de 1974 enregistré à Salzbourg avec Gundula Janowitz, Brigitte Fassbaender, Hermann Prey, Peter Schreier, Rolando Panerai et Reri Grist.

Dans Strauss, il y a deux Chevalier à la rose (1958 et 1969), trois Ariane à Naxos (1944, 1954, 1969). L’Ariane de 1944 avait été donnée à Vienne pour les 80 ans du compositeur. À Salzbourg, une plaque contextualise désormais le passé du chef à cette époque. S’agissant de Strauss, les manques de la discographie de studio avaient été compensés dès 1994 par la publication de documents de Salzbourg (Arabella, La femme silencieuse). Nous les retrouvons ici.

Wagner permet de mettre le doigt sur le point qui fâche. En dépit des 70 CD, le coffret ne comprend pas tout le legs lyrique de Böhm. Il s’en tient aux enregistrements « DG », c’est-à-dire qu’il ne contient pas le Ring de Wagner (Philips), les premières Noces de Figaro (Philips), et de chez Decca le premier Così fan tutte, la Chauve-souris, la Femme sans ombre. Il était possible de mettre à part les oeuvres chorales (Requiem de Mozart, Missa solemnis de Beethoven), récitals vocaux et disques d’entrevues en allemand pour faire une boîte vraiment exhaustive.

La situation est d’autant plus perturbante et confuse que, publié exactement sous le même titre Complete Recordings on Deutsche Grammophon. Opera Choral Works, un cube consacré au chef Eugen Jochum (honorablement intéressant, mais pas essentiel) comprend, lui, tous les enregistrements Philips de ce chef !

Interrogé par Le Devoir sur cette contradiction, Johannes Gleim, chef du catalogue à Berlin, nous dit que le coffret Böhm, aux espérances de ventes limitées, aurait été trop volumineux et qu’un sticker « DG et Philips » a été désormais ajouté au coffret Jochum.

Il est vrai que les anthologies lyriques autour d’un chef se font extrêmement rares. Warner a ainsi renoncé à publier un coffret « Cluytens opéra », analysant que les mélomanes préfèrent acheter les opéras à la pièce (on comprend entre les branches que le « Plasson opéra » a été un échec).

Si donc vous cherchez une référence dans Mozart et Strauss, augmentée d’enregistrements de Fidelio, Wozzeck, Lulu, le Vaisseau fantôme et Tristan et Isolde de haut calibre, ne laissez pas passer ce coffret : vous ne le reverrez pas de sitôt.

Concerts de la semaine

Les Boréades. L’ensemble baroque mené par Francis Colpron et composé pour l’occasion de 10 musiciens s’intéresse à la dynastie des Danican-Philidor. « Descendante d’une famille originaire d’Écosse, cette dynastie couvre plus de 150 ans. La plupart de ses membres ont joué des instruments à vent dans les institutions royales, plusieurs ont contribué à perfectionner la facture de la flûte et du hautbois, et certains ont été de remarquables compositeurs », nous annonce Francis Colpron, qui s’intéressera aux oeuvres d’André Danican Philidor, dit l’Aîné, Pierre Danican Philidor, François-André Danican Philidor (un féru de musique vocale), Anne Danican Philidor et Jean-Philippe Rameau. Jeudi 24 mai à 19 h 30, au Conservatoire de musique de Montréal.

Lucienne Renaudin Vary. La trompettiste française s’est signalée en France en étant nommée à l’âge de 17 ans « Révélation de l’année » aux Victoires de la musique 2016. C’est avec Les Violons du Roy, sous la direction de Mathieu Lussier, que fera ses débuts au Canada cette musicienne qui a commencé l’étude de la trompette parce qu’il manquait des élèves dans la classe de conservatoire de sa ville, Le Mans. Lucienne Renaudin Vary jouera deux grands classiques du répertoire : les concertos de Haydn et Hummel. Mathieu Lussier, qui dirigera l’ouverture de Così fan tutte et la symphonie « Le miracle » de Haydn, s’est surpassé en dénichant une symphonie inconnue, intitulée « La prise de la Bastille », d’un certain O.J. Vandenbroek. Vendredi 25 mai 19 h 30, à la Maison symphonique de Montréal.

The Operas

Karl Böhm, DG, 70 CD, 479 8358