FIMAV: celles qui font bouger le Japon

Selon PHEW, il est clair que son pays héberge beaucoup de femmes à la créativité libre.
Photo: Masayuki Shioda Selon PHEW, il est clair que son pays héberge beaucoup de femmes à la créativité libre.

Il relève du lieu commun de qualifier l’archipel nippon de centre de tous les extrêmes : en surface, tout y est lisse et ordonné, alors qu’en creusant un peu, on y trouve des sous-cultures riches et démesurées. En musique, il appert que moult figures de proue de ces sous-cultures sont des femmes. Quelques-unes de ces pionnières — Afrirampo, PHEW et YoshimiO — seront en vedette, et en première canadienne, samedi soir au Festival international de musique actuelle de Victoriaville.

Elles ont toutes trois des styles créatifs différents, mais PHEW, le duo Afrirampo et YoshimiO (au sein de Saicobab) ont un point commun : l’expérimentation faisant fi des conventions. À leur manière, elles ont contribué à exporter une image des femmes japonaises qui brise le cliché de la geisha réservée.

Quand PHEW, pilier des arts underground en 1959, a commencé la musique, à la fin des années 1970, c’est qu’elle revenait d’un séjour londonien, baignée dans la culture « no future » des Sex Pistols et consorts. Elle fonde alors le groupe Aunt Sally, météorite punk qui vivra brièvement. Elle a ensuite lancé sa carrière solo et a travaillé notamment avec des membres de CAN. Aujourd’hui, elle s’est tournée vers l’électronique, bidouillant des ambiances aériennes, toujours en travaillant de manière analogique. Pour elle, il est clair que son pays héberge beaucoup de femmes à la créativité libre. « Je ne connais pas bien le contexte des autres pays, explique la musicienne, jointe par courriel. C’est donc difficile pour moi de comparer. Mais effectivement, le Japon compte beaucoup de femmes musiciennes qui expérimentent librement avec la musique. »

À la fin des années 1970, la scène expérimentale était bien petite, se rappelle l’artiste. « Il y avait du free jazz et de la musique nouvelle dans ces années, mais c’était un monde très fermé, poursuit-elle. Il y avait très peu de musiciens et pas beaucoup d’endroits où jouer. Maintenant, à Tokyo du moins, il y a beaucoup de lieux où entendre de la musique expérimentale, où les artistes se rejoignent. Selon moi, le punk et la new wave se sont occupés de diminuer les barrières des genres musicaux. Aujourd’hui, même s’il existe une ligne entre musique commerciale et plus expérimentale, je trouve que ce qui est considéré comme conservateur est beaucoup plus libre que ça a pu l’être auparavant. La différence entre les deux plus ambiguë aujourd’hui. »

Je crois que la musique expérimentale a changé au Japon, la scène est devenue plus “personnelle”. Les gens sont devenus plus intéressés par l'idée de raconter quelque chose, plutôt que de faire des prouesses musicales. On assiste à un retour de quelque chose centré sur l'humain.

 

Lorsqu’on lui demande si elle se considère toujours comme une « punk », PHEW n’hésite pas : « En ce qui concerne l’idée de suspicion par rapport aux idées existantes, oui, je suis une punk. »

L’électrochoc japonais

Afrirampo, duo survolté de rock expérimental composé de deux très jeunes femmes à sa fondation — en 2002, au lancement de son premier album, les membres avaient 18 et 19 ans —, a fait des remous depuis son arrivée comme une comète sur les scènes du monde entier. En 2009, le Guardian avait décrit le groupe comme « l’une des meilleures prestations en concert jamais vues ».

Connues pour sauter partout, retirer des vêtements et interagir avec le public sur scène, Pika et Oni ont récemment décidé de reformer le groupe après un hiatus de presque huit ans. Le Devoir a joint, par courriel également, Pika, batteuse du groupe qui mène aussi différents projets solos, toujours bruitistes et affranchis. Pour elle, cette pause a été l’occasion de constater l’évolution qu’a connue la « scène ». « C’est génial ! écrit la musicienne. Nous n’avons pas changé, toutes les deux, mais je crois qu’on sent une différente nature dans notre collaboration, on se comprend très bien. Je crois que la musique expérimentale a changé au Japon, la scène est devenue plus « personnelle ». Les gens sont devenus plus intéressés par l’idée de raconter quelque chose, plutôt que de faire des prouesses musicales. On assiste à un retour de quelque chose centré sur l’humain. »

La soirée de samedi sera aussi l’occasion pour les nostalgiques des années 1990 de voir l’une des membres fondatrices des iconiques Boredoms en chair et en os, l’électrisante YoshimiO, avec son groupe Saicobab.

Saicobab est un point de vue actuel sur la musique traditionnelle indienne, le râga. À la fois cadencée et soyeuse, la musique de la formation est portée par l’énergie brute de la chanteuse, qui mène aussi la formation pop alternative OOIOO. Malheureusement, YoshimiO n’a pas été en mesure de répondre à nos demandes d’entrevue, en partie car Boredoms est en pleine tournée réunion dans son pays.

Laissons donc la musique de ces femmes du Japon nous livrer l’étendue de leur liberté créatrice.

Programmation japonaise

Avec PHEW, Saicobab et Afrirampo. Samedi 19 mai au FIMAV.