Le chant du cœur des élèves de l'école Joseph-François-Perrault

Éric Levasseur, Émilie Laforest et Kaïla Stephanos partagent un même rêve: que les élèves en musique disposent d’installations adéquates pour pratiquer leur art.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Éric Levasseur, Émilie Laforest et Kaïla Stephanos partagent un même rêve: que les élèves en musique disposent d’installations adéquates pour pratiquer leur art.

« Ici, un corridor sonne mieux qu’un local. » Ce constat pourtant implacable sur la qualité des installations musicales de l’école secondaire de l’Est montréalais Joseph-François-Perrault (JFP) est fait tout en délicatesse par Kaïla Stephanos, une jeune joueuse de flûte traversière de 16 ans.

Fière et douée étudiante au programme Arts-études en musique classique, Kaïla n’a d’autre choix que de constater que les installations de cette école réputée pour son enseignement de la musique — et pour avoir fait naître plusieurs carrières de musiciens — ne sont pas à la hauteur de ses ambitions.

« On n’a pas ce qu’on pourrait avoir et ce qu’on devrait avoir, estime l’élève de 4e secondaire, qui est aussi au Conservatoire de musique de Montréal. Il y en a beaucoup qui viennent pratiquer à l’école, mais ce n’est pas particulièrement le fun : ça ne sonne pas bien, ça sonne sec, ça ne résonne pas. Je préfère largement m’exercer [au Conservatoire], pourtant, je suis à JFP principalement. J’aimerais aimer plus m’exercer ici. »

À ses côtés, le directeur de l’Orchestre symphonique JFP, Éric Levasseur, laisse filer un soupir alors que la musicienne et chanteuse Émilie Laforest, du groupe Forêt, opine du bonnet. C’est cette dernière, une ancienne de cette école secondaire, qui mettra en scène un grand concert classique organisé vendredi à la Maison symphonique. En vedette, on remarque une série d’autres anciens de l’établissement, comme Laurence Lafond-Beaulne de Milk & Bone, Martine St-Clair et Dear Criminals, en plus de la présence d’Ariane Moffatt et de Pierre Lapointe, dont les musiciens ont presque tous usé les bancs de JFP.

La soirée, sous le chapeau de la fondation de l’école, servira à amasser des fonds pour aider à la réalisation d’un vieux rêve de l’école, celui de construire une nouvelle salle de concert de 650 places, équipée de locaux dignes de ce nom pour les répétitions. L’idée, maintenant imbriquée dans un projet d’agrandissement de l’école par la CSDM, date de près de 30 ans, mais elle serait en ce moment sérieusement sur les rails.

« Le dossier complet a été reçu le 28 février 2018, a confirmé au Devoir Marie Deschamps, l’attachée de presse du ministre de l’Éducation, Sébastien Proulx. C’est à ce moment que, pour la première fois, le ministère avait toutes les informations en main pour commencer l’analyse qui est en cours. »

Hockey et musique

Quelques pas dans l’école située à un jet de pierre du métro Saint-Michel suffisent à saisir que les installations actuelles de JFP ne sont pas adaptées à sa vocation musicale. L’étouffant auditorium de 200 places permet d’accueillir sur scène un maximum de six musiciens, alors que le local principal pour les répétitions ne peut recevoir toute la chorale et l’orchestre. Dans certains cas, c’est dans la cafétéria que la musique se fait.

Et le son ? C’est « une espèce de cacophonie », dit Émilie Laforest en nous montrant une captation vidéo prise avec son téléphone, où les élèves se pilent sur les pieds.

Est-ce essentiel pour de jeunes apprentis d’avoir des conditions optimales ? « Si on était une équipe de hockey et qu’on jouait dans la gravelle, et si après il fallait mettre des patins et aller jouer sur la patinoire dans un tournoi, ça n’aurait aucun rapport », illustre Éric Levasseur, ajoutant qu’il est impossible de travailler la finesse du jeu dans les conditions actuelles.

Le chef se souvient d’un concert donné il y a trois ans par son orchestre au célèbre Carnegie Hall de New York. Dans l’après-midi, l’orchestre de jeunes musiciens avait eu droit à 20 minutes sur scène pour s’exercer un peu. « On s’installe, on joue notre ouverture, et quand on est sortis, il y avait des élèves qui pleuraient. À cause de la majesté des lieux, mais aussi de plaisir, pour l’acoustique. J’entendais le dernier altiste dans le fond de la section. Je me suis dit que, même si on avait fait le voyage juste pour ces 20 minutes là, pour jouer enfin dans une acoustique qui a du bon sens, ç’aurait valu la peine. »

Selon Éric Levasseur, c’est notre rapport à la culture qui est derrière l’interminable aventure de la création d’une salle de concert pour JFP. Et il revient à la comparaison avec les patineurs. « Dans la tête de tout le monde, des politiciens, des gens qui donnent de l’argent, c’est illogique d’avoir un “sport-étude hockey” sans aréna, tout le monde comprend ça. Ce que les gens ne comprennent pas, c’est pourquoi ça prend une salle de concert pour des élèves en musique. Parce que les gens ne connaissent pas notre condition et ne connaissent pas quels sont nos besoins. » En Allemagne ou en Italie, croit-il, la question ne se poserait même pas.

Sur scène

Le concert-bénéfice de vendredi ne suffira pas, bien sûr, à payer la future construction de la salle, mais il va « démontrer qu’on est sérieux », dit Éric Levasseur. Ce sera aussi le début d’une plus vaste campagne de financement, dit Émilie Laforest.

« Et c’est aussi un prétexte pour rassembler les anciens, dit-elle. Au concert, il y aura des anciens élèves de JFP qui travaillent à l’éclairage, au son. Tout le house band a étudié ici. Il y en a vraiment un peu partout à Montréal, et ailleurs à l’étranger, assis sur des chaises importantes du milieu culturel. »

À la Maison symphonique, il y aura quelque 200 musiciens sur scène, qui oscilleront entre des oeuvres classiques et des pièces des invités. Même qu’un des arrangements pour chorale et orchestre a été écrit par un élève de 3e secondaire, avec l’appui de Vincent Legault du groupe Dear Criminals.

La soirée servira aussi d’émulation pour les apprentis musiciens, croit M. Levasseur, grâce au contact avec les artistes professionnels. Et la future salle de concert aurait un peu le même rôle, ajoute-t-il.

« Moi, JFP m’a donné envie de jouer dans l’Orchestre symphonique de Berlin plus tard, confie Kaïla. Et si ici on pouvait jouer dans une salle de concert, ça nous permettrait de mieux progresser et de voir ce que ça donne si un jour on devient musicien professionnel. »

Le grand concert JFP

Vendredi 11 mai à 20 h, à la Maison symphonique