ECM de + en + avec l'opéra graphique «Hockey noir»

La production «Hockey noir» est dirigée par Véronique Lacroix.
Photo: Maxime Boisvert La production «Hockey noir» est dirigée par Véronique Lacroix.

Indépendamment de la relation que chacun pourra avoir (ou ne pas avoir) avec la composition d’André Ristic, l’objet de la soirée — et donc du commentaire — est tout à fait ailleurs.

L’Ensemble contemporain de Montréal (ECM) s’est forgé une identité reposant sur la multidisciplinarité, devenant subséquemment, il y a quelques années, l’ECM +. Évidemment la combinaison de musique nouvelle avec d’autres formes artistiques est devenue monnaie courante, et l’ECM + n’en a pas l’exclusivité. Mais l’ensemble de Véronique Lacroix a acquis en la matière un leadership que la production Hockey noir entérine.

« Opéra graphique ». Ça y est ! Le bon terme est trouvé, car c’est exactement cela. Six années se sont écoulées depuis Les aventures de Madame Merveille. À l’époque, on parlait d'« opéra bande dessinée ». Le chemin parcouru sur tous les plans en six ans est digne des plus grands éloges.

Des personnages sur écran

Quels sont ces plans ? D’abord, l’unicité et la cohérence du projet esthétique et artistique. Le travail graphique de la jeune illustratrice ontarienne Kimberlyn Porter, titulaire d’un baccalauréat spécialisé en illustration du Collège Sheridan, décroché en 2016, est assez renversant, par sa faculté à nous plonger dans l’ambiance des années 1950, sa cohérence chromatique remarquable et son humour.

Ce canevas visuel est désormais animé sans esbroufe, mais avec beaucoup d’efficacité par Serge Maheu. L’apport de ce « designer de projection » est majeur, car nous héritons des personnages dessinés qui, bougeant sur l’écran, créent une forme d’action théâtrale et trouvent leur double vocal crédible sur scène. Ce faisant, les chanteurs n’ont pas un énorme investissement scénique à consentir et peuvent se concentrer davantage sur le chant.

Musicalement, André Ristic s’affranchit des codes et, comme l’annonçait Véronique Lacroix dans notre entrevue samedi dernier, crée avec plus de liberté. On ne s’adonnera pas au jeu de piste mozartien proposé par la directrice de l’ECM +. Les références, guère musicales, tiennent du clin d’oeil, à l’image de l’exaltation de Madame Lasalle, une femme prête à tout pour mettre la main sur le monde interlope et dont les poussées de rage rappellent la Reine de la nuit (ce qu’elle veut devenir, en fait !). L’énumération des statistiques par le mafieux Romanov, calqué sur l’Air du catalogue de Don Giovanni jusque dans les 1003 mises en échec, est la référence la plus évidente.

Un opéra exportable

Ce que Ristic ose, en 2018, c’est la ligne vocale. Il l’affiche dès le premier monologue du joueur Lafeuille, « Je ne peux pas t’aider à perdre. » Dans le surprenant acte IV, surtitré « Prolongation », sur les paroles « J’aurais pu mourir », Ristic ne va toutefois pas aussi loin dans la sérénité que Julien Bilodeau dans son formidable choeur final de Another Brick in the Wall. Il met toujours quelque part un poil à gratter, sous couvert d’humour grinçant habillant au fond la couleur du livret de Cecil Castellucci. Autre évolution : la panoplie exceptionnelle des sonorités diverses s’ajoutant au quatuor à cordes.

La construction du livret, en anglais, français, mâtiné de joual, plus la possibilité de transposer la narration dans n’importe quelle langue rendent largement exportable ce Hockey Noir, qui en marge d’improbables séries Montréal-Toronto dans les années 1950 décrit d’imaginaires coulisses du hockey gangrenées par des magouilles souterraines mêlant détective, mafioso, travesti, héros du hockey et femme fatale.

Visiblement, les musiciens et chanteurs ont pris un immense plaisir à camper cette faune. L’équipe vocale comprend des habitués déjà présents dans les projets antérieurs. Pascale Beaudin est comme une assurance tous risques dans ces cas-là et le rôle de la vamp est cousu main pour Marie-Annick Béliveau. On connaît la voix légèrement nasillarde, très dans les résonateurs, de Michiel Schrey (Lafeuille), mais on s’y habitue. Pierre-Étienne Bergeron fait un mafieux veule à souhait, mais il m’a semblé un peu plus amplifié que ses partenaires. De même, la narration de l’excellent Jean Marchand aurait gagné à perdre quatre ou cinq décibels.

Opéra graphique : l’ECM + a trouvé un très bon filon et saura le faire fructifier, j’en suis sûr.

Hockey noir

Opéra graphique d’André Ristic sur un livret de Cecil Castellucci illustré par Kimberlyn Porter. Avec Pascale Beaudin, Marie-Annick Béliveau, Michiel Schrey, Pierre-Étienne Bergeron et l’ECM +. Direction : Véronique Lacroix. Mise en scène : Marie-Josée Chartier. Scénographie et costumes : Cheryl Lalonde. Éclairages : Martin Sirois. Design de projections : Serge Maheu. Monument-National, jeudi 3 mai. Reprise vendredi soir à 19 h 30.