Idéaux et illusions de la révolution

Arte Musica a convié Mathieu Lussier, vrai amateur et érudit de la musique de la période révolutionnaire.
Photo: Annie Éthier Arte Musica a convié Mathieu Lussier, vrai amateur et érudit de la musique de la période révolutionnaire.

Après avoir plus ou moins tourné autour du pot lors de divers concerts en marge de l’exposition napoléonienne du Musée des beaux-arts, Arte Musica conviait Mathieu Lussier, vrai amateur et érudit de la musique de la période révolutionnaire. Voilà quelqu’un sur qui nous pouvions compter pour nous faire entendre enfin « les vraies affaires ».

Non que la musique de la Révolution française (Gossec, Méhul et Le Sueur en sont les noms les plus éminents) soit un legs capital dans l’histoire de la musique occidentale, mais elle est importante à connaître, par exemple pour comprendre l’orchestre français et la part des instruments à vent au sein de celui-ci.

Les illusions

Il faut cependant se méfier des illusions et même les spécialistes peuvent s’y laisser prendre. Les connaissances sont en constante évolution. Mercredi encore, le site Internet du Musée des beaux-arts affichait fièrement la Messe solennelle « de Méhul » en deuxième partie de ce concert, au même titre que la brochure de saison et je n’ai guère de doute que c’est ainsi que Mathieu Lussier avait conçu son programme.

J’allais donc à la salle Bourgie avec une curiosité dédoublée… sachant que cette Messe n’est pas de Méhul ! C’est en effet ce que nous apprenait en février 2017 l’une des publications les plus passionnantes de la Fondation Bru Zane, Qui a composé la Messe de Méhul ? L’article décline sur 55 pages les recherches ayant abouti en 2016, par la musicologue Rita Steblin, à la découverte du véritable auteur de la messe : un Autrichien post-mozartien du nom de Franz-Xaver Kleinheinz.

Ironie de l’histoire, comme le démontre l’étude de Günther Braam, Alexandre Dratwicki et Sébastien Troester, de la Fondation Bru Zane, c’est à Montréal, en 1894, que cette messe, attribuée pendant deux siècles à Méhul, et supposément écrite pour le sacre de Napoléon 1er (ce qui est complètement faux), a été entendue pour la première fois.

Tel un chat retombant sur ses pattes, avisé à temps par la musicologue Marie-Thérèse Lefebvre de l’Université de Montréal, qu’il a créditée, Mathieu Lussier a pu raconter au public les grandes lignes de la supercherie, comme s’il baignait dans les arcanes du secret depuis longtemps. Le programme distribué attribuait bel et bien la Messe à Kleinheinz.

La musique (du moins Kyrie, Gloria, Credo) chantée par un quatuor accompagné de six vents est si viennoise qu’on se demande a posteriori comment elle a pu passer pour française. Mais il est vrai que Mozart s’est inspiré de Gossec dans son Requiem. Alors tout est possible… Il serait intéressant de pouvoir écouter en entier cette messe, certes générique, dans la partition de la nouvelle édition de Günther Braam que François-Xavier Roth a donné en concert avec la basse québécoise Tomislav Lavoie.

Les idéaux

Par la foi des découvertes de 2016 et 2017 il ne restait donc, d’un concert a priori archétypiquement révolutionnaire, qu’un demi-programme français que Mathieu Lussier a admirablement composé autour, notamment, de chants de cette époque dont il a très clairement expliqué le contexte. Malgré la réduction des effectifs (un groupe de quatre solistes et de six musiciens) par rapport à la pléthore en cours à l’époque, les couleurs étaient bien rendues.

Par contre, la faible intelligibilité des textes, non reproduits dans la notice, montre qu’il reste, dans l’ensemble, des progrès à faire dans l’enseignement de l’élocution française auprès des jeunes chanteurs. Il est louable de nous vanter le mordant du texte du Réveil du peuple contre les terroristes de Pierre Gaveaux, mais si l’on en comprend grosso modo le tiers en tendant l’oreille, l’effet tombe un peu à plat.

Concert d’intérêt documentaire donc.

Vive l’Empereur !

Le Sueur : Marche du Sacre de Sa Majesté l’empereur. Rouget de Lisle : La Marseillaise. Méhul : Le chant du départ. Catel : La bataille de Fleurus. Gossec : La bataille. Airs révolutionnaires et contre-révolutionnaires de Dalayrac, Catel et Gaveaux. « Méhul » : Messe solennelle à quatre voix composée pour le sacre de Napoléon 1er (extraits). Ensemble vocal et instrumental Les Jacobins, Mathieu Lussier. Salle Bourgie, mercredi 2 mai 2018.