La belle aventure québécoise de Petula Clark

« C’est fort, ce qu’ils ont fait. Ce sont vraiment des bâtisseurs d’ambiances, ces gars-là ! » a dit Petula Clark au sujet de ses nouveaux complices, Antoine Gratton (à gauche) et Louis-Jean Cormier (à droite).
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir « C’est fort, ce qu’ils ont fait. Ce sont vraiment des bâtisseurs d’ambiances, ces gars-là ! » a dit Petula Clark au sujet de ses nouveaux complices, Antoine Gratton (à gauche) et Louis-Jean Cormier (à droite).

La riche idée ! Un album de Petula Clark entièrement fait au Québec, avec des chansons d’auteurs et compositeurs québécois, réalisé par Antoine Gratton et Louis-Jean Cormier. Ça sentait bon, dès l’annonce du projet l’an dernier. De la même façon qu’un menu a du fumet, pour peu que l’on sache humer, l’agencement des ingrédients chatouillait d’emblée les narines, irisait les papilles. Il a du nez, l’idéateur et directeur artistique Lionel Lavault, et tous les participants ont voulu que ce qui sentait si bon sur papier régale sur disque : les Productions Martin Leclerc autant que les paroliers, les musiciens autant que les mélodistes.

En ce mercredi, dans le salon d’un grand hôtel montréalais, tout le monde rayonne, irradie. Vu d’ici, l’album ainsi cuisiné, se révèle vingt fois plus relevé qu’on le pressentait. C’est le fan à vie de Petula qui l’écrit : Vu d’ici est l’un des grands disques du vaste catalogue de la chanteuse. Toutes époques confondues. Digne de la période Tony Hatch, le maître d’oeuvre des grands succès internationaux, de Downtown à Don’t Sleep in the Subway. Digne des joyaux de la carrière en France, signés Gainsbourg, Delanoé. Rien de moins.

Commencer par s’aimer

Quand je rejoins Petula Clark, Louis-Jean Cormier et Antoine Gratton à leur table, ils me gratifient de très larges sourires : ils savent. Que ça a cliqué. Que le résultat a dépassé leurs propres attentes, qui n’étaient pas petites. Et ils voient dans ma face réjouie que je suis ravi ravi ravi. Petula pétille d’une joie gamine : « C’est une aventure incroyable, quand j’y pense. J’ai dit oui sans trop réfléchir, je me suis dit que je pouvais au moins essayer. Je ne les connaissais pas du tout, ces beaux messieurs. On s’est rencontrés en studio. Antoine était au piano, Louis-Jean à la guitare. How is this gonna work ? Are we gonna get on together ? J’ai su vite : on s’est aimés tout de suite ! »

Nous savions, nous au Québec, avec qui elle s’embarquait. Antoine Gratton est un arrangeur de génie, un claviériste capable d’aller partout. Louis-Jean Cormier est comme le micro de l’émission Microphone : c’est autour de lui que la musique se passe, un vrai rassembleur. « D’abord, raconte Louis-Jean, on a passé quelques jours en studio rien que nous trois, pour se connaître, pour essayer les chansons, parler de notre vision de l’album. »

Il y avait eu, au préalable, une sorte d’appel d’offres, précise Antoine. « Dans le lot de chansons proposées, il y a énormément de ballades. Les gens avaient cette notion un peu préconçue que ça allait être un album de ballades. Nous autres, on voulait que ça bouge pas mal plus. » Louis-Jean renchérit : « On voulait que ça sonne, que par moments ça groove comme du Motown ! » Antoine : « On a dénudé les démos et on a tout reconstruit. » Louis-Jean : « La distance entre les démos et les versions finales est très, très grande. Écoute, la chanson L’âge que j’ai, personne n’aurait pu se douter de ce que ça allait donner… » Petula en est encore étonnée : « C’est fort, ce qu’ils ont fait. Ce sont vraiment des bâtisseurs d’ambiances, ces gars-là ! »

Libres et exigeants

Venant de celle qui a travaillé avec les Tony Hatch, Quincy Jones, Michel Colombier, Herb Alpert et tant d’autres grosses pointures de la musique populaire, ce n’est pas du compliment gratuit : les trois étaient pareillement exigeants… et libres de mouvement. Rigueur et sens de l’aventure à la même enseigne.

« Avec eux, j’avais le goût du risque et j’avais confiance », résume-t-elle. À l’écoute, on comprend que rien n’a été interdit : s’inspirer du « big sound » des orchestres des années 1960 était permis, affirmer une identité québécoise dans les modulations (une spécialité de Louis-Jean) l’était tout autant. La signature des France D’Amour, Alexandre Poulin, Nelson Minville et compagnie ne se perd pas dans le processus. Partout sur la Terre est encore une forte chanson de Luc De Larochellière, et la manière Louis-Jean s’entend à travers Le chemin de la gare. Et le lâcher lousse d’Antoine l’arrangeur s’entend partout, des « cordes un peu Eleanor Rigby » au début d’Avec tes yeux, avec tes mains aux tambours énormes dans Ceux qu’on aime et L’âge que j’ai.

Ils n’ont pas fait du Petula Clark à numéros, mais n’ont pas enfoui non plus ce qu’il y a forcément de Downtown ou de Sign of the Times en eux. Ce sont aussi des fans.

« Quand on chantait les choeurs, tous les trois autour d’un micro, on ne pensait pas à ça », nuance Antoine. « On tripait dans l’instant présent. On ne se comparait pas à personne, et Petula faisait partie du triangle… » Louis-Jean avoue : « Le seul moment où je me suis fait la réflexion que c’était la Petula Clark mégavedette internationale avec qui on était, c’est au lunch, quand elle s’est mise à faire la vaisselle… » Rigolade autour de la table. Que fais-tu là, Petula ? « Somebody had to do the dishes ! », s’exclame-t-elle. Antoine : « On avait l’air fins, c’est encore la femme qui prenait ça en charge… Même si elle s’appelle Petula Clark ! »

Petula Clark créera quelques-unes de ces nouvelles chansons lors de la tournée québécoise qu’elle amorce le 6 mai à l’Étoile Dix30 de Brossard, et qui la mènera jusqu’à Sherbrooke le 22 mai. « Je dois vraiment les apprendre, ce n’est pas comme en studio. Je n’utilise pas de téléprompteur, you know ? » On est tous admiratifs autour de la table. Vraiment ? « Je n’aime pas ça. I need to own the songs. Leur faire honneur. Elles en valent la peine, don’t you think ? » Oh que oui. C’était vrai quand elle venait chanter Chariot et La gadoue à la Comédie-Canadienne en 1966, ce le sera pour Avec tes yeux, avec tes mains. « Je pense que cette chanson, it’s a little masterpiece… »

 

Petula Clark - Sourire

Vu d’ici

Petula Clark, Productions Martin Leclerc. En tournée québécoise à partir du 6 mai, au théâtre Maisonneuve le 10 mai.