Bas les masques

Avec son album, Janelle Monáe a conçu un percutant manifeste féministe et civique qui dévoile ses préoccupations et aspirations.
Photo: Cindy Ord Agence France-Presse Avec son album, Janelle Monáe a conçu un percutant manifeste féministe et civique qui dévoile ses préoccupations et aspirations.

En surface, le troisième album de l’auteure, compositrice et interprète Janelle Monáe est un fameux disque de pop dansante, joyeuse, exubérante et imbibée de l’esthétique de Prince, lequel a intimement conseillé la musicienne durant la création de Dirty Computer jusqu’à son décès prématuré en 2016. C’est, déjà, une réussite. Or, nul besoin de gratter bien longtemps cette surface avant que se révèlent les thèmes d’un percutant manifeste féministe et civique qui dévoile les préoccupations et aspirations de Monáe dans cette Amérique clivée.

Depuis son premier EP paru en 2007 jusqu’à son précédent disque The Electric Lady paru en 2013, l’artiste basée à Atlanta s’était fait remarquer pour ses talents d’entertainer et son imagination fertile. Compositrice, conceptrice, chanteuse, rappeuse, danseuse, actrice depuis ce premier rôle remarqué dans Moonlight (2016), Monáe était cependant toujours en train de jouer un personnage dans sa vie musicale : celui de Cindi Mayweather, robot sauveur traversant les dimensions pour propager son message d’amour et d’espoir, venait à la rescousse d’une métropole imaginaire.

Ce concept afro-futuriste, qu’elle a décliné sur The ArchAndroid (2010) puis sur The Electric Lady, lui a valu toutes sortes de comparaisons avec le personnage androgyne Ziggy Stardust, de Bowie, en plus de lui permettre d’entretenir une distance commode entre la vraie Janelle Monáe Robinson et son public. Le costume de Cindi comme une armure protégeant son intimité.

C’en est fini des artifices, des costumes et de la trame narrative du robot Cindi Sur Dirty Computer, à nouveau coréalisé et coécrit par ses excellents complices Nate Wonder, Chuck Lightening et Roman GianArthur, l’auteure-compositrice-interprète déballe tout, effleurant même son orientation sexuelle comme pour faire taire les rumeurs qui traînent depuis des années — au Rolling Stone, elle se déclarera « pansexuelle », si vous teniez à le savoir. L’important, c’est la passion sexuelle qui se dégage d’une poignée de compositions comme jamais elle avait osé le faire auparavant : Pynk, pétillante chanson R B/électro-pop coécrite avec la Canadienne Grimes, devient un hymne au vagin : « Pynk, like the tongue that goes down… maybe/Pynk, like the paradise found ».

Hymne au vagin autant que célébration de la féminité, sans doute le thème dominant de Dirty Computer, disque militant durant son premier tiers grâce à des chansons comme Screwed (duo avec Zoë Kravitz), sur une ambiance pop rétro que n’aurait pas reniée Madonna époque Like a Virgin. Puis Django Jane au texte musclé, mi-rappé mi-chanté : « And nigga, down dawg/Nigga move back, take a seat, you were not involved/And hit the mute button/Let the vagina have a monologue ». Commentant le texte de Django Jane sur le site genius.com, Monáe affirme : « C’est moi qui reprends le micro, qui dis : “Messieurs, le patriarcat, vous en parlez depuis des siècles. I got this. We got this.” »

Le deuxième tiers de l’album affirme cette prise de pouvoir avec l’envie de la fêter : ça donne envie de danser. Après Pynk, la coquine Make Me Feel, qui rappellera à coup sûr, dans le tempo et le son de la guitare, la KISS de Prince ; le duo I Got the Juice avec Pharrell Williams est parfait, une rythmique rap dansante inspirée du soca trinidadien, son atmosphère rappelant autant les moments les plus légers de Missy Elliott que le succès Milkshake de Kelis d’il y a quinze ans : « Got juice for all my lovers/Got juice for all my wives/My juice is my religion/Got juice between my thighs… »

Le dernier tiers, lui, vise les tripes. Assemblage de ballades R B confessionnelles, sur la place des femmes, bien entendu, mais aussi des Afro-Américains aux États-Unis. Janelle Monáe réfléchit à sa place sur la scène musicale, mais aussi à son rôle dans la société, sur la confessionnelle et touchante I Like That et sur Don’t Judge Me, inspirée par le son seventies d’une autre de ses idoles, Stevie Wonder.

Ensuite, difficile de rester insensible à la vulnérabilité affichée sans fard dans So Afraid, résolue enfin par le voeu du rêve d’une Amérique juste et équitable pour tous professée dans Americans, chanson dont le rythme et l’orchestration rappelleront à nouveau Prince, celui de Let’s Go Crazy — subtile manière de boucler la boucle de ce regard porté sur la société américaine, qui débute avec une chanson-titre à laquelle collabore… Brian Wilson, leader des Beach Boys, qui incarnait il y a cinquante ans le rêve américain parfait.

Dirty Computer

★★★★

Janelle Monáe, Bad Boy/Atlantic