GrimSkunk, trente ans passés contre l’ordre établi

Le groupe a, de son propre aveu, de plus en plus de mal à écrire les textes de ses chansons, la musique trouvant plus facilement son chemin dans le processus de création.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Le groupe a, de son propre aveu, de plus en plus de mal à écrire les textes de ses chansons, la musique trouvant plus facilement son chemin dans le processus de création.

Il y a quelque chose de rassurant à voir vieillir le groupe punk-rock montréalais GrimSkunk. Trente ans après avoir joué leurs premières notes de guitares et de clavier, les vétérans musiciens presque tous au pivot de la cinquantaine restent passionnés, libres et en colère contre l’ordre établi et ce qui ne tourne pas rond dans le monde.

GrimSkunk a fait paraître vendredi son neuvième disque, Unreason in the Age of Madness, réalisé par Garth Richardson (Rage Against the Machine, Red Hot Chili Peppers). Le groupe ajoute ainsi une nouvelle pierre à son monument musical encore bien vivant.

« Ça fait quand même longtemps qu’on est rendus des vétérans », rigole le claviériste Joe Evil, faisant du coup éclater de rire le guitariste et chanteur Franz Schuller, le bassiste Vincent Peake, le guitariste Peter Edwards et le batteur Ben Shatskoff, le plus jeune du lot.

« Moi, je trouve ça normal [de durer] si t’es un créateur, dit Schuller. Pour nous, c’est une passion à la base. Le fait de vouloir écrire, de nous exprimer et le fait de vouloir faire des spectacles, c’est quelque chose qui nous fait triper à un point que peu de choses sur terre ont su égaler. »

La composition initiale de GrimSkunk a changé au fil du temps — Peake et Shatskoff étant des recrues des derniers albums —, mais le groupe a toujours continué à composer de la musique, à sortir des albums et à faire des spectacles. Au moment des bilans, le groupe affirme avoir donné 2500 concerts en carrière, dont 500 en Europe, fait plus de 35 tournées internationales sur quatre continents et 16 pays, et vendu plus de 150 000 albums.

« Le temps est élastique, je me vois encore comme un kid qui fait de la musique, dit pourtant Vincent Peake, aussi connu comme membre fondateur du mythique groupe Groovy Aardvark. C’est peut-être ce qui explique la solidité d’un band comme GrimSkunk : on reste dans le même esprit, dans la même attitude de jeunes musiciens affamés. »

Ben Shatskoff est peut-être le plus jeune du groupe, mais tout comme Peter Edwards, il a deux enfants à la maison. Et il assure qu’il faut quand même une âme rock assez forte pour ne pas se laisser emporter par la vie dite « normale », le travail quotidien et les affaires courantes.

Je vois le contraste avec mon entourage, ils ont tous une maison en banlieue, avec deux enfants, deux paiements de char, un chien, une clôture, une piscine… Et toi, t’es là, et tu continues à faire du rock, c’est complètement contrastant. Comme dit Franz, on l’a en dedans de nous, cette affaire-là.

Encore engagé

Lancé sur l’étiquette indépendante Indica, que le chanteur Franz Schuller a fondée en 1997, ce nouvel album de dix titres contient sur fond de révolte des textes sur la NRA, Donald Trump, l’impact des technologies et les forces de l’ordre. Bref, GrimSkunk a 30 ans et toutes ses dents, et trempe encore sa plume dans l’encre noire et rouge. Sans oublier au passage de fouetter l’auditeur et de lui demander de se lever de son siège.

« Tu regardes alentour, et c’est facile de rester fâché », soupire Vincent Peake.

Et ce n’est pas là une façon d’être puriste ou dévoué à une cause, précise Franz Schuller. « C’est qui on est, comme individus, et c’est certainement qui on est comme band, dit-il. On aimerait ça que ça soit un monde meilleur, et on envoie de l’amour, de la bonté, mais on est quand même “Grim”, on est en tabarnak, on ne tolère pas la bêtise. On est des punks, on critique. »

Le titre du disque, Unreason in the Age of Madness, paraît soudainement tout à fait logique. C’est la trouvaille de Joe Evil, qui est retourné sur les bancs d’école dans les dernières années pour étudier le commerce.

Le claviériste est tombé sur un texte de Charles Handy qui évoquait la « déraison », reprenant les écrits de George Bernard Shaw. « L’homme raisonnable se plie à son environnement, et l’homme déraisonnable veut changer son environnement, résume Joe Evil. Handy parlait de ça dans un contexte de business, mais nous, on amène ça dans notre contexte sociopolitique et punk-rock, on veut changer la manière dont les affaires se passent. »

Franz frétille sur sa chaise, se lançant dans une tirade sur les fake news et la « dévalidation » de la vérité, avant de conclure : « On n’a jamais eu envie d’avoir un style de vie conventionnel, on n’a jamais eu envie de vivre sous l’emprise d’une autorité néfaste ou mal pensante et de se soumettre à ça. »

Des textes

Pourtant, GrimSkunk, exigeant, a de plus en plus de mal à écrire les textes de ses chansons, la musique trouvant plus facilement son chemin dans le processus de création.

Lors d’une rencontre d’étape plusieurs mois avant l’enregistrement, le réalisateur d’Unreason in the Age of Madness, Garth Richardson, a renvoyé le groupe à ses calepins, car il manquait trop de paroles.

« On n’était pas prêts, il nous a revirés de bord, raconte Vincent Peake. Ça nous a fouettés en criss, c’était gênant. On est sortis de là le caquet bas, en se disant qu’on avait du travail à faire. Mais on avait besoin de ça. »

Au moins, le groupe avait quelque 50 chansons ou ébauches de pièces en banque pour le disque. C’est Richardson qui en a fait le tri, proposant même en studio la fusion de deux retailles pour en faire un nouveau titre plus fort.

GrimSkunk reste ici un groupe aux influences musicales très vastes, du rock au punk en passant par le ska, la musique prog et le reggae. « Le résultat est très accessible », résume le batteur Ben pour décrire le disque.

Le réalisateur a réussi, selon Franz Schuller, à unir tous les styles de musique que propose le groupe. « Et c’est pas facile ! »

Jadis, leur fusion de genres faisait que le groupe était un peu perçu comme un extraterrestre. « Mais maintenant, c’est moins un problème, précise Peter Edward. Avant, les compagnies de disques disaient : choisis un style ! Mais maintenant la musique a évolué, il y a beaucoup de styles entre chaque style, il y a plusieurs influences partout. La fusion qu’on faisait c’était unique, mais maintenant, c’est plus standard. »

En ce sens, l’époque a rattrapé GrimSkunk. Même chose pour leur statut d’éternels indépendants. Jadis, la formation était marginale à côté des grosses machines commerciales.

« On était contents, on était libres, mais on était défavorisés face à elles, résume Schuller. Maintenant, tout le monde doit travailler à notre manière. L’industrie est venue à notre modèle. »

Parfois, l’homme déraisonnable est en avance sur son temps.

Unreason in the Age of Madness

GrimSkunk, Indica Records